Permanence du clientélisme
Irène | 29 juin 2009 | 18 h 42 minIl est bien intéressant, l’article de Luc Rosenzweig dans Causeur du 29 juin (signalé par Marc Vasseur sur Twitter), à propos les récentes élections municipales de Perpignan et d’Hénin-Beaumont, et ce qu’elles révèlent sur certaines tendances lourdes de la vie politique française:
[L]es deux résultats peuvent aussi être mis sur le compte de la permanence du clientélisme comme élément structurant du comportement politique des électeurs de ces deux villes. À Perpignan, les malheurs de Jean-Paul Alduy, dont la presse nationale a fait ses gorges chaudes, ont eu l’effet inverse de celui escompté […]: cela a soudé les Perpignanais autour de leur maire attaqué par “ceux de Paris”.
Et l’article de détailler la «dynastie» Alduy: d’abord Paul, le père, élu SFIO passé au centrisme lorsque c’était opportun, condamné en 1997 pour avoir fait bénéficier son épouse d’un emploi fictif à la mairie; puis Jean-Paul, le fils, qui passe, lui, de l’UDF à l’UMP lorsque ce parti à le vent en poupe. Et intervient pour édulcorer le livre d’un journaliste d’investigation sur les «casseroles» d’Alduy père…
L’étiquette politique, dans ce système, compte évidemment moins que les réseaux personnels et familiaux, et la capacité des élus à jouer le rôle du notable traditionnel, le «patron» au sens romain du terme: celui qui distribue les largesses (emplois municipaux, logements sociaux, places en crèche, subventions…) et attend en retour d’être reconduit dans ses mandats. Chacun est censé bénéficier de quelque chose à son tour, et si cette année ce n’est pas vous, ce sera la prochaine. Pour en être sûr, votez pour l’édile, évidemment… Ou pour son fils, ou sa femme, si le vieux «patron» est déclaré inéligible: les traditions hérités de l’époque romaine et de la féodalité ont la vie dure. En France, le pouvoir se transmet encore souvent, le plus naturellement du monde, de façon héréditaire. Et s’il s’ébruite que les élus ne sont pas strictement honnêtes, les gens du coin serrent les rangs: après tout, eux aussi comptent bien obtenir quelques passe-droits, ne serait-ce que pour gagner des places sur les listes d’attentes de logements sociaux ou de crèche!
Cela marche d’autant mieux que ces élus ont à la fois des responsabilités locales(1) et nationales.(2)
On a beau débiner Paris, tout là-bas, en région, mais c’est à la capitale que se votent les lois sur la décentralisation (transfert de ressources aux communautés locales), sur les zones franches (de quoi se faire des amis chez les entrepreneurs locaux) et sur les dates d’ouverture de la chasse (clientèle très sérieuse, les chasseurs). C’est là que se décident les plans de relance ou de reconversion, avec à la clef des subventions à l’agriculture, à la pêche, à l’artisanat, et ainsi de suite. C’est là que l’on décide où passeront les lignes de TGV, où s’implanteront les pôles technologiques… et quelles bases militaires seront supprimées. C’est encore à Paris que les ministres qui représentent la France à Bruxelles ont leur bureau.
Et l’on retrouve les méfaits du cumul des mandats, avec son cortège de députés godillots…
On a vu ce système à l’œuvre dans la plupart des villes du Sud de la France: les Médecin à Nice, les Baudis à Toulouse, les Joissains à Aix, les Mégret à Vitrolles… Mais cela ne concerne pas que le territoire de l’ancienne Provincia romaine. On pourait évoquer le système Chirac-Tibéri à Paris, les aventures des Balkany, mari et femme, à Levallois, celles des Ceccaldi à Puteaux ou encore la transmission de père en fils du poste de chef de l’UMP à Neuilly… Les choses restent en famille.
À défaut de famille, un parti peut aussi jouer le rôle de clan, agent et bénéficiaire du système de clientèle. Citons à nouveau Luc Rosenzweig:
[Dans le Nord-Pas-de-Calais,] la domination politique de la SFIO puis du PS a transformé un système de solidarité mutuelle, mis en place au XIXe siècle pour faire face aux aléas de la vie et aux vilenies patronales, en une machine politique et électorale. […] Ce qui est arrivé à Gérard Dalongeville à Hénin-Beaumont est à mettre sur le compte de l’hubris qui s’empare de ceux qui croient qu’ils peuvent tirer infiniment sur la corde sans que la sanction judiciaire ou politique vienne les frapper. […] C’est la révolte des “clients” privés de leur dispensateur habituel d’avantages et de passe-droits qui s’est traduite, à Hénin-Beaumont, par le vote massif en faveur du Front national.
Question subsidiaire: le fait que la candidate FN soit elle-même une «héritière» politique de notable, même si la famille n’a tourné que récemment son attention vers le pays des Ch’tis, a-t-elle joué un rôle dans ce succès?
Hmm…
P.S. Curieux: le correcteur orthographique de Firefox 3 ne semble pas avoir «clientélisme» dans son dictionnaire. C’est pourtant un terme utile, et bien au-delà des études historiques sur l’Antiquité romaine…
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