L’Académie de Rennes dépossède les ados de leur prix littéraire
Irène | 13 novembre 2009 | 20 h 03 minÇa commence à la fiche mal… Enfin, «commence», faut le dire vite.
Je vous invite à lire le billet de Lionel Davoust sur deux affaires récentes, mais non également médiatisées, mêlant littérature et politique. La première, c’est le fameux «devoir de réserve» que M. Raoult prétend imposer aux lauréats du prix Goncourt en général et à Marie NDiaye en particulier, dont j’ai déjà causé ici.
Lionel répercute le communiqué publié par la SGDL et l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France) pour marquer leur inquiétude à propos de l’étrange conception qu’a le député de Seine-Saint-Denis de la liberté d’expression… On peut également s’inquiéter de la réaction très, très tiède du ministre de la Culture, celui-là même qui déclarait naguère que son métier était de «défendre les artistes»… Sauf quand cela risque de fâcher le chef de l’État et de l’UMP, apparemment!
L’autre affaire, révélée par le libraire Xavier Dollo dans le webzine Les Histoires sans Fin, concerne deux romans pour adolescents: Les Orphelins de Naja, de Nathalie Le Gendre (éd. Mango Jeunesse, coll. «Autres Mondes», 2008) et Je suis ta Nuit de Loïc Le Borgne (éd. Intervista, 2008), qui étaient finalistes du Prix Ado de la ville de Rennes. Un prix littéraire dont la sélection est faite par un jury d’adolescents.
L’ennui, c’est que les organisateurs du prix n’ont rien trouvé de mieux à faire que de retirer les deux titres de la liste des finalistes, au prétexte que les sujets abordés étaient trop «lourds»… Tout cela avec l’aval de l’Inspection académique d’Île-et-Vilaine.
Voir aussi l’article consacré par ActuaLitté à cette déplorable histoire.
Des thèmes lourds, des livres pas adaptés au public adolescent, vraiment? Tous deux ont pourtant été publiés dans des collections jeunesse ciblant les plus de 12 ans, et choisis par l’éditeur Denis Guiot, dont le professionnalisme est bien connu. Bref, une référence pour la littérature jeunesse.
Ah, mais le sujet, le sujet, madame… Certes, Les Orphelins de Naja raconte l’histoire d’adolescents sexuellement exploités par des membres d’une Église des temps futurs; et Je suis ta Nuit aborde le thème du suicide.
Bon. La pédophilie (y compris de la part d’adultes ayant autorité et prétendant même à l’autorité morale!) et le suicide, ce ne seraient pas des thèmes qui concernent les ados? Auxquels ils peuvent être confrontés, soit personnellement, soit à propos de proches? Ou bien tout simplement dont on parle dans l’actualité et qui suscitent des questions? Franchement, ce n’est pas sérieux de prétendre «protéger» des jeunes de cet âge simplement par l’ignorance, en écartant toute œuvre qui pourrait les amener à s’approprier ces sujets difficiles, y réfléchir, penser à ce qu’ils feraient dans ce cas, ou comment faire pour prévenir de tels drames…
Ah, mais encourager les ados à réfléchir par eux-mêmes à des situations où les adultes pourraient leur faire défaut, les laisser livrés à eux-mêmes, quel scandale!
Vite, appelons à la rescousse la fameuse Loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, et qui jette le soupçon sur tout ce qui pourrait «démoraliser» nos chères têtes blondes… Horreur, horreur!
Hélas, faire défaut aux jeunes, les trahir, ne pas leur faire le crédit de l’intelligence et de la sensibilité, c’est exactement ce qu’ont fait les organisateurs du Prix Ado à Rennes en supprimant d’autorité deux des titres qu’ils avaient eux-mêmes choisis pour la liste des finalistes du prix.
Bonjour l’effet éducatif.
Comment peut-on en arriver là? Xavier Dollo pointe la relation entre les organisateurs du Prix Ado et les milieux cathos. Tiens, tiens. Pourquoi ne suis-je pas étonnée?
On se souviendra peut-être d’une affaire qui avait déjà entravé la publication des Orphelins de Naja, quand les éditions Mango (qui avaient été rachetées par l’éditeur catholique Fleurus, lui-même filiale du groupe très bien pensant Média-Participations) avaient essayé de revenir sur la décision de publier le livre parce qu’ils «ne voulaient pas d’emmerdes» avec les actionnaires… Cela avait conduit Denis Guiot à donner sa démission. Et à offrir ses services à d’autres éditeurs, dont Intervista.
Bon. Tout cela n’est pas glorieux pour les adultes frileux. Mais pour les jeunes, et pour les auteurs et leur éditeur, c’est un mauvais coup. On peut leur envoyer des mots gentils et afficher son soutien grâce à (vous l’aurez deviné) un groupe Facebook!
Si le cœur vous en dit…
Tags : ados, littérature jeunesse, pédophilie, prix littéraires, religions, Rennes, suicide













Je sa
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Je sais que les livres de Thierry Lenain dont les œuvres abordent des thèmes similaires (la Fille du canal sur les abus sexuels, Julie Capable sur le suicide) sont souvent mal reçues par les documentalistes ou par les professeurs de français. Les livres sont parfois achetés, mais relégués dans un coin (jamais exposés dans les nouveautés ou mis en coup de cœur) et peu conseillés ou alors seulement à des élèves supposés plus mûrs. Cependant, on n’hésite pas à leur recommander bien pire dans la littérature classique du XIXe s. ou dans la littérature de divertissement contemporaine. Le problème vient de ce que c’est contemporain et que Maupassant ou Mérimée ou Poe présentent eux la bonne distance dans le temps, avec la patine voulue de ce que l’on suppose être de la littérature acceptable. Parce que des sujets lourds, on en trouve à foison dans la littérature classique si l’on prend la peine de ne pas considérer seulement les livres ayant été étudiés depuis longtemps comme tout à fait innocents. L’abus de mineurs ? Il est présent chez Molière. Le suicide ? On le trouve chez Shakespeare. Autant interdire aussi ces deux auteurs dans les programmes officiels. Oui, mais cela c’est de la littérature pour ceux qui ne savent pas lire au delà de leur propre époque et donc c’est admissible : on ne serait plus dans la représentation d’une réalité contemporaine au moment de l’écriture, mais dans une sorte de conte intemporel totalement déconnecté de toute référence. Et surtout, cela passe mieux avec le fait que maintenant c’est reconnu, donc admissible, qu’on ne comprend pas tout sans des explications sur le style ou la période ou le genre, qu’on peut faire semblant de ne pas voir la réalité.
Un adolescent qui lit des livres « pour adolescents » n’a de toute façon aucun intérêt : c’est se prétendre critique gastronomique et ne connaître que Flunch et MacDo.
Un vrai adolescent intéressant, c’est celui qui va piquer les livres « pour adultes » dans les rayonnages de ses parents. (Si ses parents ont des livres, ce qui paraît de moins en moins probable.)
Pouf, pouf, voilà ce que disent les gens qui n’y connaissent rien! Comparer les livres pour ados au fast-food, c’est idiot. Un parallèle entre littérature et gastronomie serait plus exact si le fast-food était comparé aux romans de gare pondus au kilomètre, les productions de Gérard de Villier, Danielle Steel et autres fabricants de meuble-cerveau!
Tandis que la littérature jeunesse comprend des livres qui méritent le qualificatif de littérature, et que mêmes les adultes pourraient lire avec profit – ce qu’ils font, d’ailleurs. Tolkien a commencé par un livre pour enfants, Jules Verne a essentiellement écrit pour les jeunes, et Terry Pratchett, Philip Pullman ou Paula Fox (qui écrit aussi des romans pas spécialement conçus pour les jeunes) sont des auteur contemporains de livres pour enfants et adolescents qui savent mêler philosophie et aventure. Et pour les francophones contemporains, ma foi, bien des adultes pourraient faire pire que de lire les romans de Nicole Vidal, Gudule (encore une qui écrit aussi hors collection jeunesse) ou de ce pauvre Pierre Bottéro , qui vient de nous quitter… Et je ne parle pas de textes récents qui sont inclassables, comme L’Histoire de Pi ou L’Étrange incident du chien pendant la nuit, également accessibles aux lecteurs adolescents.
Moralité: avant de parler des goûts de ceux que vous ne connaissez-pas, tournez sept fois vos doigts au-dessus du clavier. Cela vous évitera de passer pour un esprit obtus.
Et souvenez-vous, je n’ai aucune envie d’entretenir un terrain de jeu pour les trolls…
Toujours aussi difficile pour des adultes responsables politiques d’accepter de laisser aux ados leur autonomie de pensée. Déjà que les administrés adultes sont infantilisés, on ne va pas lâcher comme ça les rejetons ! Non mais !
)
J’approuve à 100% ton article, Irène. C’est un véritable scandale, ce retrait des livres choisis par un jury en toute conscience, fut-il adolescent. Une double injure, pour les auteurs finalistes, et pour le jury. Cela décrédibilise totalement ce prix, et ça ne risque pas d’apaiser les conflits générationnels.
Bon, selon Hélène Ramdani (commentaire sur Facebook), les organisateurs auraient fait marche arrière. Comme quoi, vox populi…
Si seulement… Je crois surtout que, comme souvent, c’est juste la peur d’une publicité désastreuse qui a parlé.
Je vous cite « Tous deux ont pourtant été publiés dans des collections jeunesse ciblant les plus de 12 ans »
Cela est vrai. C’est même tellement vrai que les « orphelins de Naja » est conseillé à un public de 14 ans et plus et « je suis ta nuit » à un public de 15 ans et plus.
Pour un concours destiné à des 13-16 ans mais où 95 % des votants ont 13 ou 14 ans….
Anita, cela n’excuse pas le comportement des organisateurs du prix, auxquels on pourrait demander pourquoi, si ces deux livres n’étaient pas adaptés à l’âge du public visé, ils se sont retrouvés sur la liste d’origine et ont été soumis aux jeunes jurés!
Au fait, je note que votre adresse électronique est en @ac-rennes.fr. Travaillez-vous au rectorat en question?
« Messieurs les censeurs, bonsoir… »
Franchement lamentable. On se croirait sous De Gaulle pour la censure. Pour le reste, c’est plutôt du Pétain!
De Gaulle, oui. Pétain… N’exagérons tout de même pas.