Quelle sympathie pour l’homme lapidé?
Irène | 7 novembre 2009 | 19 h 13 minTout à l’heure, comme j’ouvrais mon lecteur de flux d’infos, je tombe sur un titre d’un genre malheureusement trop fréquent: «Somali adulterer stoned to death» (BBC News).
Il s’agit d’un homme de 33 ans, Abas Hussein Abdirahman, lapidé devant une foule de 300 personnes dans la ville côtière de Merka, en Somalie, dans le territoire contrôlé (enfin, plus ou moins) par un groupe islamiste ultra-radical, les milices al-Shabab. Son «crime»? Effroyable: avoir eu des relations sexuelles hors mariage avec une jeune femme… À noter que celle-ci, enceinte, avait également été condamnée à mort, mais qu’on la garde en prison jusqu’à ce qu’elle accouche. À la suite de quoi, le bienveillant tribunal prévoit de lui faire subir le même sort que son compagnon.
Charmant, vraiment. Charmant.
Mais en lisant cela, une chose me frappe: l’histoire n’a pas eu droit aux gros titres, à l’indignation publique, etc. Parce que tout le monde désespère de la Somalie, à présent? Peut-être.
Et puis… je prends conscience d’une chose – et cela m’étonnerais fort que je sois la seule – dans le traitement médiatique et l’émotion suscitée par ce genre de faits divers, aussi bien sur la Toile que dans le monde de chair et d’os: lorsqu’une femme est victime de traitements cruels dans un milieu plus ou moins islamique, cela donne lieu (à juste titre, évidemment!) à beaucoup d’indignation en Occident, mais on entend moins parler des cas où ce sont des hommes qui subissent des violences injustifiées, des verdicts arbitraires, des traitements barbares.
Parce que c’est moins fréquent? Peut-être, même si je n’ai pas fait de statistiques.
À l’exception des journalistes ou blogueurs emprisonnés, et de rares cas où il s’agit d’occidentaux, on assiste rarement à une mobilisation internationale, en ligne ou non, en faveur d’un individu de sexe masculin en butte à l’arbitraire et à des traitements cruels au nom d’une interprétation rigoriste (et même carrément médiévale) de l’islam…
Un exemple récent: quand un tribunal saoudien a condamné la journaliste locale Rosana al-Yami à 60 coups de fouet pour avoir participé à une émission de télé libanaise sur la vie sexuelle libérée (mais forcément secrète) de certains et certaines en Arabie saoudite, il y a eu aussitôt un vaste mouvement de protestation, et bien au-delà des frontières du pays, pour qu’elle soit graciée. Fort bien. Mais dans le même temps, un Saoudien qui a avait parlé de ses aventures extra-conjugales dans cette même émission a été condamné à 1000 coups de fouet.(1) Et les manifestants pro-Rosana (du moins à ce que j’en ai vu, chez nous) ne l’ont pas vraiment inclus dans leur angle de vision.
Cela m’embête. D’abord parce que c’est injuste, tout simplement.
Ensuite, à cause de ce que cela révèle sur notre vision du monde, à nous occidentaux qui nous voulons modernes, partisans de l’égalité entre les sexes, de l’universalité des droits humains, etc.
Car au fond, cette manifestation asymétrique de sympathie en fonction du sexe de la victime s’explique aisément si on considère que de notre point de vue, les femmes sont toujours perçues comme des êtres fragiles et délicats par nature, à protéger en un bon vieux réflexe chevaleresque.
Enfin, et encore plus dérangeant, le fait que cet instinct protecteur soit particulièrement aiguisé lorsque il s’agit de pays musulmans fait se hérisser toutes mes antennes politiques: si ce n’est pas là une résurgence du vieux réflexe d’angoisse sexuelle vis-à-vis des peuples «autres», par l’aspect physique et/ou par la culture, c’est bien imité!
C’est le vieux cliché colonial: femme en Orient = victime; homme musulman = bête de sexe. Alors que le mâle blanc est présumé parfaitement civilisé et maître de lui. Ben voyons.
Cliché, ou fantasme, on le notera au passage, phallocrate autant que xénophobe ou raciste. Tout pour plaire.
(At-tention! Ici, une petite parenthèse s’impose. Je ne prétends pas faire ou défaire à nouveau le procès du colonialisme, du néo-colonialisme, etc. Juste mettre le doigt sur certain héritage inconscient. Les idées reçues ont la vie dure – et rien à envier aux dieux hindous en matière de réincarnations.)
Bref. Concluons.
L’Occident a fini par abandonner, plus ou moins difficilement, sous la pression des féministes et contre le combat d’arrière-garde du patriarcat, la criminalisation du désir féminin et l’institutionnalisation des inégalités sexuelles, mais il reste hélas bien des résidus de pensée machiste! Plus une bonne dose de réflexes xénophobes, d’autant plus pernicieux qu’ils sont inconscients.
Moralité? Oh, je ne dis pas de ne jamais réagir à l’injustice et à la barbarie! Mais au contraire, il faut prendre acte d’une réalité complexe, difficile, et où notre capacité d’indignation est requise pour toutes les victimes. Sans distinction de sexe, de religion ou de couleur de peau.
___________- Oui, vous avez bien lu: mille. Et cela rend les choses d’autant plus horrible que ce châtiment va soit le tuer, soit devoir être administré en plusieurs fois, en laissant le malheureux cicatriser entre deux séances… Bref, une longue période de torture. [↩]












Terrible réalité. J’acquiesce, et j’adhère:
notre capacité d’indignation est requise pour toutes les victimes. Sans distinction de sexe, de religion ou de couleur de peau.
J’aime beaucoup cette analyse, je la partage.
Une victime est toujours une victime.
Les malheurs des femmes sont plus émouvants parce que les femmes sont plus faibles physiquement, et que dans la violence en chaîne, en bout de chaîne, il y a la femme et l’enfant. C’est notre fond de morale chrétienne qui nous tient. En cas de naufrage, sauver les femmes et les enfants d’abord.
Bravo et merci pour cet article, excellent.
Ce qui est terrible, c’est qu’il se trouve des lapideurs pour continuer à faire ce sale travail. Pour ce pauvre homme, comme tout le monde, compassion et tristesse. Et pour toutes les victimes inconnues de tous les temps, en d’autres lieux, même chose.
@ Suzanne: Oui, c’est une interprétation charitable (charité chrétienne, si j’ose dire?), et non exclusive d’autres facteurs. Et un éthologue ou un psychologue pourrait aussi montrer que cette réaction émotive plus intense ou plus rapide aux dangers qui menacent les femmes et les enfants a des sources dans notre biologie et notre évolution. Il y a chez nous comme chez les autres animaux un instinct qui nous fait (normalement) considérer avec plus de bienveillance nos rejetons qu’un individu adulte. Et apparemment, cet instinct de protection est déclenché par la simple vue d’un type physique correspondant à un individu immature: petite taille, tête arrondie et plus grosse en proportion du corps, yeux plus grands par rapport au visage, peu ou pas de pilosité faciale… Mais du fait de l’évolution néoténique (cliquer pour une explication) de l’espèce humaine, certains de ces caractères, voire tous, peuvent être présents chez des adultes – et ils sont particulièrement fréquents chez les individus du sexe féminin! Bref, il y aurait une tendance instinctive à étendre aux femmes le réflexe protecteur que l’évolution nous a conféré relativement aux enfants. Cela dit, vu la complexité psychique d’Homo sapiens et le poids des influences culturelles, tous ces instincts peuvent être détournés, combattus, voire abolis par le conditionnement de l’environnement. Ou sinon personne ne tuerait jamais d’enfants.
@ rambla: Vu les conditions qui règnent en Somalie (pas de gouvernement légal depuis 18 ans, guerre civile, etc.) et la brutalité des milices en question, il ne faut pas trop s’étonner. L’an dernier, une jeune fille a été lapidée pour «adultère» (on en a beaucoup plus parlé, d’autant qu’elle avait apparemment 13 ans et avait été violée) et quelques personnes dans la foule ont essayé d’interrompre le massacre, mais les miliciens ont tiré sur eux et fait un mort, un adolescent.
@ Tous: Merci pour ces commentaires. Contente de voir que mes ratiocinations peuvent rencontrer un écho…
Du coup, j’ai transmis le lien de cet article sur facebook, parce que je trouve que ce que tu dis est vraiment très important
Merci! Et si cela peut susciter un débat, tant mieux. C’était le but.
Irène, c’est très bien ce que vous faites. Mais ne pourrait-on aller plus loin, en se mobilisant pour sauver de la mort la jeune femme enceinte emprisonnée ? Ce qui a été fait pour Rosana al-Yami ne peut-il être répété, avec, si possible, l’aide de celle-ci ? Quel est son nom ? Dans quelle prison se trouve-t-elle ? A-t-elle de la famille, un avocat ? Il faut harceler les responsables de cette situation, car on peut craindre, outre sa mise à mort, un avortement provoqué par ses bourreaux ou même l’angoisse qu’elle doit subir à tout instant. Vous qui êtes si pleine de ressources, Irène, vous avez sûrement des idées
La sauver, ce serait une bonne chose, et c’est aussi un peu pour cela que j’ai fait cet article. Mais soyons clairs: vu l’état des choses en Somalie, j’ai des doutes sur l’efficacité d’une mobilisation. Voir mon précédent commentaire.
Sinon, je ne pense pas que le risque à craindre pour être soit un avortement provoqué. Si elle a été temporairement épargnée, c’est justement pour lui permettre de mettre au monde l’enfant innocent, parce que la junte locale a des prétentions à la moralité, pour justifier son pouvoir…