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Francofolies: l’art d’accommoder le scandale

Irène | 13 juillet 2009 | 21 h 17 min

Il n’y a pas de mauvaise publicité, c’est bien connu. Ou, pour reprendre un mot de Brendan Behan:(1) «La seule mauvaise publicité, c’est votre notice nécrologique.»(2)

Le troll et son verre de rouge

Bref, il n’y a que de la publicité. Du buzz, quoi. Un bon petit battage médiatique pour exploiter un succès de scandale.

Et avec mon mauvais esprit bien connu, c’est tout ce que je vois dans la (beaucoup trop) fameuse affaire Orelsan, qui est en passe de devenir un nouveau feuilleton de l’été après nous avoir déjà bassiné pendant le printemps.

Non, c’est vrai, vous vous rendez compte: ce rappeur, pauvre petit émule d’Eminem (pour la provoc’ misogyne et homophobe, en tout cas…) qui est devenu célèbre à cause des attaques contre l’une de ses chansons (particulièrement gratinée, il faut dire), qui s’est retrouvé projeté en praïme taïme des médias et invité dans une foultitude de concerts à la suite de la polémique, voilà-t-y pas qu’il se déclare lui-même victime de persécutions de la part de mééééchantes féministes censureuses. (Et pourquoi pas «castratrices», tant qu’on y est… Mais ça devrait venir.)

Oh, là, là, une victime! Mais c’est sacré, ça!

Vite, payons-nous de grands mots (comme Cali à propos de la «mise à mort» du chanteur, pourtant bien vivant et frétillant)!

Lançons des accusations théâtrales (et limite calomnieuses), comme Gérard Pont (l’un des dirigeants des Francofolies) et Jean-Louis Foulquier, fondateur du festival, avec l’histoire du «chantage aux subventions»! (Pas la peine de se demander s’il était judicieux d’inviter Orelsan à La Rochelle au départ, si c’était le bon public pour ce chanteur-là, par exemple. C’est une célébrité, que voulez-vous de plus?)

Pas question non plus de s’étendre sur le fait que Jean-Louis Foulquier, qui clame bien haut que c’est de la faute de Royal, a soutenu Dominique Morvan, candidate UMP aux municipales en 2008 à La Rochelle. Un détail qui aura échappé à tout le monde, évidemment.

Non, non, appelons vite à la rescousse le ministre de la Culture (ami de Sarkozy, qui est l’ami des «victimes») plutôt que de discuter directement avec la région qui finance le festival!

Et n’oublions pas de glisser au passage un appel au portefeuille.

Je ne plaisante pas: c’est le chanteur qui dit «préférer» discuter avec le ministre de la Culture plutôt qu’avec la présidente de la région Poitou-Charentes. Et surtout, «ma vraie demande c’est « venez voir mon concert, écoutez mon disque »».

Bah, oui, ça, on s’en serait douté, mon pote.

Sauf qu’il y a deux ou trois petits trucs qui coincent. Des questions de bon goût, de bon sens, mais aussi de sens des affaires.

D’abord, quand on s’est fait connaître par le truchement d’un scandale (voulu ou non, là n’est pas la question), il est difficile de faire comme si de rien n’était; et encore plus difficile de rebondir et devenir autre chose. Les producteurs de concerts et programmateurs de festivals qui cherchent à profiter de votre aura de scandale tant qu’elle brille encore d’un éclat radioactif ne font que renforcer cette image: vous voilà étiqueté «provocateur», «sulfureux», et autres épithètes qui font mieux vendre que «sale gosse», mais qui au fond ne sont pas plus relevés. Bref, le premier problème d’Orelsan, comme d’autres Monsieur Jourdain de la provoc’ avant lui, ce sont ses partenaires dans le showbiz, qui l’enfoncent tout en l’exploitant.

Tiens, et comme on parle gros sous, je laisserai à votre sagacité la méditation sur ce vieil adage: «C’est celui qui paye les violons qui choisit les airs.»

Dans le cas des Francofolies, puisque c’est la région qui paye (au moins en bonne partie), la région a un droit de regard sur la programmation du festival qui se déroule chez elle. Cela n’empêche pas l’artiste snobé de se produire ailleurs. Ce n’est pas comme si Royal avait tenté de faire pression sur les hébergeurs YouTube et DailyMotion pour retirer un clip d’Orelsan…

Ah, pardon! Ça, c’était une tentative de Christine Albanel, ex-ministre de la Culture et toujours membre de l’UMP. Vous disiez, monsieur Foulquier?

— Bip… bip… bip…

Quel dommage, il a dû raccrocher. Ou ne rien entendre du tout, peut-être. Comme c’est bizarre.

Enfin, il y a quelques petites questions de décence – et de jugeote.

Mais si, vous savez bien, à propos du texte de la chanson «Sale pute», dont le chanteur voudrait bien maintenant se distancer (après l’avoir publiée sur son site, où à ma connaissance elle est toujours). Hélas pour lui, j’ai une mauvaise nouvelle: quand on a publié une œuvre, celle-ci vous échappe. C’est une vérité éternelle et le prix à payer pour l’apprendre est parfois bien plus élevé qu’une simple sur-médiatisation.

Bref, c’est de deux choses l’une.

  • Soit on fait une chanson sous le coup de la colère, comme ça, pour se défouler, pas à prendre au sérieux dans ses appels au meurtre et au viol – et on garde cette gueulante par-devers soi. De toute façon, c’est l’acte de l’écrire ou de l’enregistrer qui est (censé être) thérapeutique.
  • Soit on veut publier une chanson dure, aigrie, rageuse, un truc qui va provoquer et faire parler de soi, une histoire de violence sexiste qui va flanquer la trouille aux bourgeois, à commencer par votre maman – et alors, bon Dieu de bois, on assume!

Si le chanteur n’a pas compris ça tout seul, à 27 ans, il serait peut-être temps d’y réfléchir.

D’autant que le sujet en cause n’est pas exactement académique. Faut-il le rappeler? Il y a des chiffres: en France, chaque mois, dix femmes meurent sous les coups de leur compagnon. Une victime tous les trois jours. Et c’est compter sans les viols, les coups et blessures et diverses formes de harcèlement dans le couple. Rien que dans le showbiz, on pourrait citer les noms de Bertrand Cantat et, plus récemment, de Cheb Mami. Des hommes devenus un moment tellement furieux contre une femme que la violence, pour le coup, n’a plus été une chanson.

Faut-il vraiment s’étonner, dans ce contexte, que le «cinéma» (le mot est de lui) violemment machiste d’Orelsan fasse froid dans le dos? Que cela dégoûte certain(e)s responsables politiques et de festivals? Ou qu’ils le considèrent comme pas vraiment adapté à un public familial?

Quel ennui, n’est-ce pas, que ces sordides réalités qui font intrusion dans la promotion d’un artiste…

Post-scriptum du 15/07:

Tiens, tiens… Voici (utilement rappelé par Vladana sur le Post) en fait ce que Gérard Pont, directeur du festival, disait le 4 juillet dans L’Express à ce sujet:

  • Oui, il avait programmé Orelsan après l’avoir vu en concert à Paris;
  • Oui, il avait pris contact auparavant avec l’équipe de Ségolène Royal, présidente de région, qui a alors exprimé son désaccord sur l’invitation de l’artiste;
  • Mais non, elle n’a pas exigé sa déprogrammation (contrairement à ce que certains, dans l’équipe du festival, avaient raconté);
  • Par contre, la préfecture, apprenant la venue d’Orelsan, a manifesté pas mal d’inquiétudes relatives à l’ordre public (car on pouvait prévoir des manifestations hostiles);
  • Résultat, Gérard Pont a décidé de déprogrammer la venue d’Orelsan à La Rochelle.

Info transmise à MM. Jean-Louis Foulquier et Frédéric Lefebvre, qui se s’étaient empressés d’accabler Royal…

___________
  1. Écrivain et dramaturge irlandais, 1923-1964. [↩]
  2. «There is no such thing as bad publicity except your own obituary.» [↩]
Tags : chanson, féminisme, Francofolies, médias, musique, publicité, rap, Ségolène Royal

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chanson, féminisme, Francofolies, médias, musique, publicité, rap, Ségolène Royal
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5 Responses to “Francofolies: l’art d’accommoder le scandale”

  1. Raphaëlle RIDARCH dit :
    13 juillet 2009 à 22 h 07 min

    Merci pour ce billet.
    Je suis heureuse que ce personnage ait été déprogrammé aux francofolies de la Rochelle.
    Il est inacceptable de laisser croire que l’on puisse déverser des propos de haine et de violence sous quelque prétexte que ce soit.
    Tous les jours, des femmes meurent sous les coups de leurs compagnons, et laisser se propager des propos de cette nature cautionneraient ces actes.
    De plus, je me réjouis que la Région qui subventionne pour une grande part les francofolies ait décidé d’annuler la programmation de ce personnage.

    Répondre
    • Irène dit :
      15 juillet 2009 à 19 h 11 min

      Raphaëlle: Hum. « Apologie » n’est pas le mot juste, ici. Faire l’apologie de quelque chose, c’est tenter de le justifier. (Exemple: Aussaresse faisant l’apologie de la torture.) Dans cette chanson (et à une moindre mesure dans d’autres textes et clips du même chanteur), on peut parler de célébration de la violence, de jouissance à endosser le costume du « mauvais », etc. C’est tout aussi malsain, mais moins réfléchi qu’une apologie.

      Répondre
  2. Lhisbei dit :
    14 juillet 2009 à 10 h 28 min

    Et bien je vais être un peu plus modérée que toi. les violences conjugales sont inadmissibles. D’ailleurs pour aider les femmes battues achetez et lisez l’anthologie L dirigée par Charlotte Bousquet chez CDS éditions (les droits son intégralement reversés à une association). les appels à la haine et à l’intolérance sont tout autant inadmissibles.

    Irène: Pas une mauvaise idée, ça. Tu as un lien?

    La déprogrammation de ce chanteur l’est aussi. La censure ou l’auto censure de quelque bord qu’elle vienne est inadmissible. c’est comme si on déprogrammait Eminem ou n’importe quel rappeur US qui a commis une chanson du même acabit (ils sont nombreux en plus). Faut-il qu’il soit « puni » ? (et d’ailleurs ce n’est pas à l’organisation de le punir… elle n’en a pas le droit… y’a la justice pour ça) et dans ces cas là pour combien de temps ? (la durée de la sanction). la meilleure punition pour lui c’est qu’il se produise et que ce soit un bide. mais pas qu’on lui fasse une belle pub gratos (parce que là il a un zoli argument marketing maintenant)

    En théorie, j’aurais tendance à être d’accord, mais… Justement, c’est de la théorie. Entre autres choses, nous ne sommes pas aux USA, où la liberté d’expression est très, très large. On peut s’en réjouir ou le déplorer, mais il y a certains types de discours (appels à la haine, à la violence…) qui n’ont pas droit de cité en France. Tu dis plus haut que les appels à la haine ne sont pas acceptables: ben, voilà. En théorie, il ne faudrait donc tolérer ni les chansons d’Orelsan, ni celles de Joey Starr ou d’Eminem! Bref, si on en reste au niveau des principes, on se retrouve avec deux impératifs contradictoires, impossibles à appliquer… Tu noteras aussi que je ne n’appelle pas à « punir » qui que ce soit dans ce billet. Je me contente de noter les incohérences dans les positions de gens comme Foulquier (ou Frédéric Lefebvre!), et l’irresponsabilité appartente d’un artiste qui prétend dire tout ce qu’il veut mais ne pas en assumer les conséquences. Enfin, il est beaucoup trop tard pour ne pas lui faire de pub.

    et là où je ne suis pas d’accord -mais alors pas du tout- avec toi c’est quand tu écris
    « Dans le cas des Francofolies, puisque c’est la région qui paye (au moins en bonne partie), la région a un droit de regard sur la programmation du festival qui se déroule chez elle. »
    Non la région n’a pas à avoir un droit de regard sur l’expression d’un festival. Si on se met à raisonner comme ça « c’est moi qui paye c’est moi qui décide » on est un gros méchant et on ne vaut pas mieux que les copain de l’autre bord de l’échiquier politique et on revient à contrôler comme avant Miterrand. (merde je em rends compte que je ne suis plus de gauche mais Mtirrandiste tiens – et pas le jeune le vieux hein !)

    Heu… Là, je ne vois pas bien ce que tu veux dire. Il y a toujours une forme de contrôle des bailleurs de fond. Je préfère qu’elle soit ouverte, claire et assumée, comme ici. (Cf. Royal sur Inter l’autre jour, disant qu’elle avait exprimé son désaccord avec la programmation d’Orelsan, et qu’elle l’assumait. Et encore, d’après le directeur du festival, Gérard Pont, il y a surtout eu du foin du côté de la préfecture, qui craignait des incidents…)

    « Cela n’empêche pas l’artiste snobé de se produire ailleurs. Ce n’est pas comme si Royal avait tenté de faire pression sur les hébergeurs YouTube et DailyMotion pour retirer un clip d’Orelsan…  »
    c’est exactement la même chose, la même intention et le même processus (pression pour empêcher l’expression) les conséquences dont différentes parce que c’est juste sur 1 festival donc ce n’est pas « aussi grave » (si si 1 festival ou cent c’est la même gravité). Sur ce coup la et si ces faits sont avérés Ségo ne vaut pas mieux qu’albanel.

    On va donc dire qu’on n’est pas d’accord… Mais j’estime pourtant que c’est bien différent, de refuser d’utiliser les fonds publics pour payer Machin, et d’essayer d’empêcher complètement Machin de s’exprimer, même avec ses propres sites et comptes Internet. J’estime aussi n’être pas mal placée pour tenir ce genre de position. Mes propres écrits de fiction contiennent pas mal de violence et de thèmes « dérangeants », et j’ai des raisons de penser que certains « prescripteurs » (critiques, profs, jurys de concours…) en ont été défrisés. Mais c’est leur problème, ça. Le mien est d’utiliser les moyens à ma disposition pour me faire connaître. L’important, qu’il y ait des canaux d’expression ouverts. Pas de décréter que tout artiste doit avoir accès à n’importe quel canal d’expression. Ce qui ne serait de toute façon pas réaliste, là encore.

    Répondre
  3. Lhisbei dit :
    15 juillet 2009 à 20 h 23 min

    c’est bien de ne pas être d’accord ;-) d’une manière générale quand je suis d’accord je ne commente pas alors… :-D

    Exprimer son désaccord sur la programmation OK mais la contrôler pas d’accord. Qu’il y ait fond public ou pas. Le fond public pour un festival n’a pas pour but de subventionner un ou plusieurs artistes (et n’accorde en rien un droit de regard) mais bien d’apporter un service culturel à la population. et dans ce cadre les institutions n’ont pas à choisir/décider le contenu ou faire pression. ça c’est un point de vue qui ne changera pas.

    mais revenons à l’essentiel le lien pour l’anthologie L chez CDS éditions
    http://www.cds-editions.com/collection-pueblos.htm

    Répondre
    • Irène dit :
      15 juillet 2009 à 21 h 02 min

      Merci pour le lien!

      Sur la question du service public culturel, oui, ça se défend… Sauf que le rôle du partenaire institutionnel est aussi de vérifier qu’on n’utilise pas ses subventions pour n’importe quoi. Dans le cas des Francofolies, précisément, il faut voir que les gens ne prennent pas des billets pour les concerts individuels, mais qu’ils prennent un passe pour l’ensemble du festival. D’où le problème quand on met un rappeur « hard », pour public averti, au milieu des chanteurs « gentils » à la Ronan Luce… Gérard Pont semble avoir invité Orelsan un peu rapidement au départ, parce qu’il aime bien cet artiste, et s’être ravisé ensuite. Voir ce commentaire de quelqu’un qui semble bien connaître le terrain:
      http://www.intox2007.info/index.php?post/2009/07/12/Orelsan-aussi-homophobe#c16923

      Répondre

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