Un “simulateur de personnes” dans le cerveau ?
19 02 2008Comment fonctionne un auteur de SF ? Eh bien, prenez Cory Doctorow, par exemple. Partant d’un roman de Steven Brust, une fanfiction (non autorisée) dans l’univers de la série Firefly, Cory s’interroge sur le phénomène de la fanfiction en général… Et développe là-dessus toute une théorie sur le fonctionnement du cerveau humain !
I think that when we experience stories, we spin up that “person-simulator” we use on real people and use it to render out the people in the story. It’s how we come to care about them, to empathize with them, to worry about the danger they find themselves in and to cheer them on as they strive to overcome adversity.
When you close the book — or turn off the tube — the simulator doesn’t power down. Those modelled “people” go on living a life in your autonomous imaginative faculty, inhabiting the same numinous zone where the dead relations of whom you say, “Oh, if only great-aunt Foofaw were here, she’d just love this,” the same zone as the characters in your life who are offstage but nevertheless “on your mind.”
Théorie ingénieuse — et fascinante — selon laquelle la capacité qu’a un écrivain (ou ses fans…) d’animer des personnages fictifs est liée à la faculté de tout Homo sapiens à appréhender le comportement de ses semblables, elle-même fondée sur un processus cognitif de modélisation du comportement des autres Homo sapiens.
En gros, pour comprendre ce que l’être humain en face de moi est susceptible de faire, je me mets à sa place par l’imagination, rapidement et souvent inconsciemment. Ce qu’on appelle l’empathie, pour laquelle certains d’entre nous sont plus doués que d’autres. Et imaginer ce que l’autre est susceptible de faire ou ne pas faire peut être crucial : amis ou ennemis ? Peut-on faire confiance, baisser sa garde ? Saura-t-il m’aimer, risque-t-elle de me trahir ?
Avec toutes les émotions associées, que l’on éprouve fugitivement dans le moment même où on imagine le comportement de l’autre : joie, affection… ou bien angoisse, dégoût, irritation.
On est là au niveau de la modélisation des relations interpersonnelles entre des êtres vivants. Cela fonctionne qu’on soit en face de l’autre personne, ou qu’on en soit séparé par des milliers de kilomètres. Ou même par la distance infranchissable de la tombe. Que dit-on, en effet, lorsqu’on déclare lors d’un enterrement que tel bouquet ou telle musique “auraient fait plaisir à X (le défunt)” ? Sinon que l’on vient de se représenter mentalement la personne décédée, avec ses habitudes, son histoire et ses préférences…
Les diplomates qui négocient un traité ne font pas différemment, pour appréhender (et si possible peser sur) la position de l’autre partie en cause. Ni les agents de renseignement qui mettent bout à bout les indices permettant de se représenter les intentions et les moyens du pays ou de l’organisme qu’ils sont chargés d’espionner.
Ou encore les historiens qui essaient de comprendre, mettons, les motifs de l’assassin d’Henri IV ou le but exact que poursuivait Christophe Colomb en partant pour sa traversée de l’Atlantique.
Mais si les personnes en question sont fictives, alors ?
Eh bien, cela marche aussi. Quand moi, auteure, j’ai l’impression en écrivant un roman ou une nouvelle de suivre les personnages là où ils me mènent, ce n’est pas juste une image : c’est le simulateur mental de personnes qui se met en route, avec comme point de départ la situation dans laquelle j’avais laissé mes personnages auparavant, lors de la dernière session d’écriture.
Ça, c’est l’écriture de fiction. Et puis il y a la lecture, qui engendre à son tour la fanfiction…On sait que les fans d’un univers romanesque ou d’une série télé se passionnent souvent énormément (qui a dit “plus que de raison” ? Hmm…) pour les aventures de leur(s) héro(ïne)s. Et si l’auteur s’arrête d’écrire, temporairement ou définitivement, catastrophe ! Un livre vous manque, tout l’univers est dépeuplé ! Pensons aux accros de Harry Potter, par exemple…
C’est que les personnages de fiction, une fois qu’ils ont pris “vie” dans le cerveau de la personne qui lit (ou regarde un film), qu’il y ont été modélisés, ne retournent pas simplement dans les limbes une fois le livre ou le film terminé. Et ce d’autant plus que des émotions intenses ont accompagné cette “animation” des personnages. De sorte que les circuits de neurones qui ont permis la modélisation semblent continuer leur activité une fois la page tournée et le générique de fin déroulé.
Et que cette persistance conduit l’esprit de la lectrice ou du spectateur à poursuivre, plus ou moins consciemment, l’animation des personnages modélisés.
En termes littéraires, à leur imaginer de nouvelles aventures…
Et cela peut expliquer pourquoi un auteur peut ressentir, comme Steven Brust avec Firefly, le besoin impérieux d’aller plus loin avec les personnages d’un autre auteur, autorisation ou pas.
Songeons à ce brave Conan Doyle, qui en avait eu un jour assez d’écrire des histoires de Sherlock Holmes. Comme les lecteurs en redemandaient constamment, il a cru s’en sortir en racontant la mort de son héros. Peine perdue ! Le personnage était resté tellement “vivant” dans l’esprit du public que même l’annonce de son décès n’a pas réussi à les convaincre (ou du moins à convaincre le système de simulation de personnages intégré dans leur cerveau)…
Ce qui a finalement obligé l’auteur à se triturer la cervelle pour arriver à se sortir de l’impasse où il s’était lui-même coincé. (Lisez La Résurrection de Sherlock Holmes, c’est bien tiré par les cheveux.)
Du désir de voir de nouveau un personnage de fiction s’animer à l’invention de nouvelles aventures, dans l’esprit des fans, il n’y a souvent qu’un pas… Et de rédiger des fanfictions, que l’on place à la suite du récit, au antérieurement, ou dans ses marges — voire carrément dans un univers parallèle.
D’autant que certains auteurs de SF ont, de façon bien pratique, repris à leur compte ce concept de multivers issu de la physique quantique.
N’empêche que devant ce phénomène, les auteurs des livres ou scénarios d’origine réagissent souvent de façon violente, comme si c’étaient à leur personne plutôt qu’au produit de leur imagination que les fans touchaient. Et ce n’est pas seulement une question de propriété intellectuelle et de droits d’auteurs.
C’est que cela les heurte aussi à un niveau émotionnel des plus basiques : dans leur simulateur mental à eux, les personnages continuent à exister ! Et ils persistent tels que créés par eux à l’origine, et non tels que les fans les recréent !
Rien d’étonnant, dans ces circonstances, à ce que certains auteurs de fiction ressentent comme une intrusion dans leur for intérieur la publication des fanfics. Leurs personnages sont des familiers de leur espace mental, des rejetons psychiques, et les voir agir et parler d’une façon qu’ils ne peuvent anticiper (puisque c’est le simulateur cognitif d’un fan qui les anime) peut donner l’impression d’un vieil ami qui aurait perdu la tête, ou qui serait vampirisé par une créature parasite…
Pas forcément très rationnel, soit. Mais cela explique pourquoi Anne Rice ou Robin Hobb, par exemple, détestent les fanfictions. Et pourquoi la plupart des auteurs, même lorsqu’ils acceptent (à peu près) sereinement les fanfictions, préfèrent qu’elles aient lieu dans les marges du récit et ne mettent pas en scène les personnages principaux. (C’est la position de C. J. Cherryh, par exemple.)
Ou pourquoi ils refusent tout simplement de lire les fanfics dérivées de leurs œuvres, s’épargnant ainsi bien des montées d’adrénaline…
Alors que Lois McMaster Bujold, par contre, s’amuse à en lire, les regardant comme d’intéressants aperçus de ce qui se passe dans l’esprit des lecteurs. Pour elle, ce ne sont pas ses personnages qui sont modélisés dans une fanfiction, mais une version parallèle, dérivée — un embranchement, ou fork, pour parler geek.
Quant à moi… Si vous vous voulez tout savoir, personnellement, je n’ai même pas envie de lire des textes non canoniques mettant en scène les personnages de mes romans préférés. Je peux lire des fanfictions tirées de Harry Potter, mais pas du Seigneur des Anneaux, par exemple. Ces personnages-là sont beaucoup trop bien intégrés à mon propre simulateur.
Mais j’avoue être flattée lorsqu’on m’envoie une fanfic dérivée d’un de mes textes.
C’est humain, ça aussi.
Voilà, c’était ma découverte fascinée du jour : un système de modélisation de personnes, vivantes ou mortes, réelles ou fictives, qui serait à la base de nos capacités d’empathie, mais aussi lié à la mémoire et aux activités de création…
Une hypothèse sur le fonctionnement du petit ordinateur neuronal que chaque Homo sapiens possède dans sa boîte cranienne… De quoi rêver. Et faire travailler les générateurs de fiction.
Et qui sait ce que Cory, ou un autre auteur de SF, pourrait tirer comme récit de ce “simulateur de persones” mental ?
- Billet d’origine, en anglais : Cory Doctorow, “Steven Brust’s unauthorized Firefly fanfic novel” (Boing Boing).
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Tags : cerveau, Cory Doctorow, empathie, fanfic, modélisation, sf“Science fiction and fantasy are the only genres I know where a series is defined by what universe it is set in (making mainstream fiction, looked at with the right squint, the world’s largest shared-universe series).”
Lois McMaster Bujold (Préface à Miles, Mutants and Microbes, 2007)










Wow ! Quel réquisitoire contre le fait de blogger de la part de Hobb ! (Je parle du lien que tu as mis.) Je pense qu’elle a en grande partie raison, cela dit.
Mais pour revenir au sujet, la fan fiction, la seule fois où j’ai eu véritablement envie de reprendre l’œuvre de quelqu’un, c’était justement la série de l’Assassin Royal de Hobb. Je trouvais que Fitz devait lui aussi artiser jusqu’à devenir un dragon, que tout dans l’histoire tendait vers cela, et j’avais l’impression, peut-être à tort, que Hobb avait cédé à des sirènes commerciales afin de pouvoir donner des suites à l’Assassin Royal (ce qu’elle a d’ailleurs fait). En fait, si elle a suscité une telle envie en moi, c’est que ses livres sont évidemment écrits avec grand talent.
Sinon est-ce que j’accepterais que l’on fasse des fan-fic de mes propres histoires ? Quand je vois la moue de dégoût que m’inspire un lord of the ringards ou, en matière musicale, les reprises à l’infini, je ne suis pas sûr. Sauf si c’est fait par un vrai passionné, quelqu’un qui a vécu l’histoire à fond et la développe à sa manière. Mais il y a une histoire de préservation du territoire, là-dedans. On réagit de manière épidermique, parce que d’une certaine façon on défend son territoire, sa chasse gardée. Enfin, je crois.