Autant en emporte
29 02 2008Grande discussion l’autre jour, chez Nicolas, sur une grave question qui a fait couler beaucoup d’encre, gaspiller beaucoup de salive et chauffer des montagnes de claviers. Une question cruciale pour l’identité nationale française, manifestement.
C’est la forme correcte de l’expression autant (ou au temps) pour moi.
Résumé des forces en présence…
1) Selon l’Académie française :
Il est impossible de savoir précisément quand et comment est apparue l’expression familière au temps pour moi, issue du langage militaire, où au temps ! se dit pour commander la reprise d’un mouvement depuis le début (au temps pour les crosses, etc.). De ce sens de C’est à reprendre, on a pu glisser à l’emploi figuré. On dit Au temps pour moi pour admettre son erreur — et concéder que l’on va reprendre ou reconsidérer les choses depuis leur début.
L’origine de cette expression n’étant plus comprise, la graphie Autant pour moi est courante aujourd’hui, mais rien ne la justifie.
Eh bien, ils sont allés un peu vite en besogne, les Immortels.
2) Le site Langue-fr.net fait de même, résumant l’avis de la majorité des participants au groupe f.l.l.f, qui, s’appuyant sur Le Petit Robert, Le Bon Usage de Maurice Grevisse ainsi que le Dictionnaire des difficultés de la langue française d’Adolphe V. Thomas, déclarent que c’est aussi «au temps», la bonne graphie.
Tss, tss. Voire, mes bons amis, voire.
Car c’est encore plus compliqué que cela. Claude Duneton, qui a entretenu à ce sujet tout un feuilleton de discussions avec les lecteurs de sa chronique dans le Figaro, a mené l’enquête avec le savoir-faire que l’on sait (et si vous avez lu La Puce à l’oreille, vous savez de quoi je parle). En bon détective de la langue, il est remonté aux sources du Nil – enfin, de l’expression – et expose le tout dans un chapitre de son livre Le Plaisir des mots (Denoël, 2004).
Bref ? Bref, la première forme attestée de l’expression, en plein XIXe siècle, est bien “autant pour moi» !
Il existe d’ailleurs une locution beaucoup plus ancienne : «et autant pour le brodeur», qui remonte au XVIIe siècle, lorsque les habits de luxe, qui étaient faits sur mesure, passaient d’abord dans les mains du tailleur, puis du brodeur pour les fioritures. L’acheteur faisant ses comptes devait tant pour le tissu, tant pour le tailleur… et tant pour le brodeur. D’où l’habitude qui s’est prise de dire, en commentaire ironique : «autant pour le brodeur !» De là vraisemblablement les expressions similaires : «en voilà autant pour lui» ou «autant pour moi».
Mais, et là les choses se compliquent, au XIXe, quand la conscription s’est généralisée, toute une population masculine a dû passer une partie de sa jeunesse à apprendre avec le maniement du fusil et les manœuvres militaires, et à parler de «temps» pour décomposer les mouvement du «présenter armes !», «reposez armes !», etc. D’autre part, la mode était passée des habits brodés à façon.
De sorte que, dans l’esprit de beaucoup de gens, l’expression «autant pour moi» s’est trouvée isolée de l’obsolète «autant pour le brodeur», et comprise désormais (plus ou moins clairement) comme «au temps pour moi». Là-dessus, la ressemblance avec une autre phrase tirée de l’exercice militaire, «Au temps pour les crosses !», est venue ajouter à la confusion !
Résultat ? Dans l’usage, aujourd’hui, les deux formes sont possibles. Pour paraphraser Vaugelas : «l’un ou l’autre se dit ou se disent»…
Allez, si votre cerveau n’est pas encore grillé, n’oubliez pas de visiter la page des graphies et étymologies délirantes imagignées par les «éthylomogues» distingués de f.l.l.f : «Aux tempes pour moi» !
Catégories : Carnets d'écriture, Kaléidoscopies










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