Qui a peur de Thierry Magnier ?
Irène | 18 décembre 2007 | 12 h 39 minUn article à lire aujourd’hui, d’urgence, si on s’intéresse un tant soit peu aux livres, à l’édition, et aux conditions d’exercice de la profession en France : “Littérature jeunesse : l’offensive de la morale”, par le (de plus en plus incontournable) Navire , sur Bibliobs.
Le navire ? Oui, oui, celui qui est en pleine ville et qui publie L’Héritier du tigre. Et merci à mon collègue Don Lorenjy pour le lien !
Bref. Deux des livres de la collection «D’une seule voix» (Actes Sud Junior) sont sous le coup d’une interdiction aux moins de 15 ans. C’est du moins ce que demande de la Commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse (dépendant du Ministère de la justice) chargée d’appliquer la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Il n’y a pas de “censure”, en France, si on entend par la le bon vieil Index ou la “censure préalable” de l’Ancien Régime. Mais la presse et l’édition jeunesse sont le seul secteur à s’être vu imposer des mesures dérogatoires au régime général assurant la liberté de création et de diffusion des publication.
L’aspect positif, c’est que le législateur reconnaît le caractère spécifique des livres et journaux destinés à la jeunesse, leur aspect formateur, éducatif.
Mais il faut avouer que le texte ladite loi est assez flou… Article 2 :
“Les publications visées […] ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse (sic !), la lâcheté, la haine, la débauche (re-sic !) ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.”
Ne pas faire l’apologie des crimes et délits, d’accord. Mais “ne pas démoraliser” les jeunes, vraiment ? À ce compte-là, on pourrait interdire à peu près n’importe quoi, à commencer par la Comtesse de Ségur. C’est une porte laissée ouverte (à dessein ?) aux activistes politiques et moralistes de tout poil.
Ici, les livres dans le collimateur sont (Quand les trains passent, de Malin Lindroth, et Kaïna-Marseille, de Catherine Zambon) deux textes publiés dans une collection qui offre des textes “coup de gueule”, des récits à la première personne, souvent durs, qui prennent aux tripes, qui peuvent déranger, voire bouleverser, mais sont justement intéressants à cause de cela, à cause de la possibilité d’aborder par le biais d’un texte de fiction certains sujets difficiles, que même les adultes ont du mal à regarder en face.
Là, il s’agit de jeunes filles confrontées à des viols, dans des contextes très différents, mais aussi très réalistes. On ne peut pas dire que ce n’est pas un vrai problème de société… Ni que les jeunes filles (et jeunes gens) de moins de quinze ans ne seront jamais concernés !
“Protéger” les jeunes n’est pas les laisser dans l’ignorance. Ça a l’air tout bête, mais il y a encore bon nombre d’adultes, dans les graves commissions ministérielles, très capables d’oublier cela.
Oh, certes, il ne s’agit pas non plus de balancer sans préparation ce genre de textes à la figure d’enfants de dix ans ! Les éditeurs jeunesse peuvent être militants, ils sont rarement irresponsables. Les récits de la collection en question, “D’une seule voix”, sont avant tout destinés à une lecture encadrée, dans le cadre du collège, d’un atelier théâtre, d’un groupe de lecture. Ou conseillés par un adulte prescripteur (parent, éducateur, prof, bibliothécaire…) à un ado qui se pose des questions, qui éprouve des angoisses… Parfois qui a vécu lui-même ou elle-même une expérience difficile.
C’est un aspect très réel, cela. Et pas à prendre à la légère. Parfois… parfois il suffit d’un livre pour sauver une vie. Ou la santé mentale d’un individu.
Je connais personnellement une jeune fille(1) qui, à 14 ans, a trouvé dans un livre “pour la jeunesse” le courage de confronter sa mère qui maltraitait sa plus jeune sœur, un bébé d’un an. Le courage de parler, de dire non. Et les mots pour le dire. C’était Mon bel Oranger, de José Mauro de Vasconcelos(2). Je me demande s’il pourrait être publié tel quel aujourd’hui, tiens.
Les livres les plus durs sont parfois, justement, ceux dont on a le plus besoin.
Je sais, vous me direz peut-être que je prêche pour mon église… Que je me sens concernée, moi aussi, par toutes ces questions de “moral” de la jeunesse. Ah, oui. J’en ai d’ailleurs parlé sur ce blog, l’an dernier.
Mais justement, justement… Il n’y a pas vraiment de hasard, au fond. Je suis allée vers un éditeur avec qui je me sentais des atomes crochus, avec qui je partage certaines conceptions du rôle de la littérature, en particulier de son rôle dans la formation de la personnalité, dans l’ouverture au monde. Je suis allée vers le Navire. Et vice-versa.
Alors ?
Alors j’espère bien que les tensions actuelles autour des collections dirigées par Thierry Magnier (cf. le bizarre article paru dans Le Monde la semaine du salon de Montreuil), après la résolution de l’affaire Mango/Fleurus, ne seront qu’une escarmouche.
Quant aux bien-pensants aux idées étroites, ceux dont la réaction réflexe est de tirer le rideau sur tout ce qui a trait à la sexualité (et surtout dans ce qu’elle a de plus dérangeant, lorsque sont en jeu des question de pouvoir, de rapports de force, de place des femmes dans la société), eh bien, ceux-là ne seraient jamais contents, de toutes façon. Ils ne s’arrêteront jamais à la moitié du chemin.
Il ne serait donc pas judicieux de leur céder ni de leur donner des gages.
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“La censure tourmente les pigeons, laissant aller les corbeaux libres.” (Proverbe)
___________- Non, ce n’est pas moi. [↩]
- Qui n’était pas, à ce que je comprends, spécialement destiné aux enfants à l’origine. Mais à l’époque où il a été traduit, la majorité des éditeurs français en étaient encore à ranger automatiquement les livres dont un enfant est le héros dans les livres pour enfants… [↩]












Bonjour
j’ai ajouté un lien vers votre note sur
http://blongre.hautetfort.com/archive/2007/12/11/litterature-pour-ados.html
Ah, on va avoir du mal à en sortir, de ce problème.
D’autant que la plupart des arguments avancés par les uns et les autres se cantonnent à défendre les textes sur leur utilité. Oui, il est utile de proposer aux jeunes des grilles de lecture de leur monde, aussi dures soient-elles. Mais pour moi, le débat n’est pas là.
Cette argumentation défensive enferme la littérature “jeunesse” dans un cadre formatant où l’on ne se justifie qu’en répondant à un éventuel besoin. Et le plaisir ? Et l’émotion pour l’émotion ? Un livre a-t-il besoin d’un objectif pour exister ? Pour être lu ? Va-t-on aussi forcer des jeunes à lire des livres “qui leur font du bien” et leur interdire ceux qui ne leur en font pas ? Cela en prend le chemin, tant que nous répondrons aux censeurs sur le seul thème de l’utilité.
@ Blandine : Merci pour le lien !
@ Don Lo : Bon, évidemment, on emploie l’argument de l’utilité, de l’aspect éducatif, pour rassurer les parents inquiets…
Mais je vois que l’article de Blandine comme celui du Navire insistent aussi sur le fait qu’il peut s’agir de textes forts, que ce qui est important (pour les adultes comme pour les jeunes, d’ailleurs, à mon avis) par-dessus tout, c’est la rencontre d’un lecteur avec les livres.
Et ce n’est pas étonnant si un lecteur qui est confronté dans la “vraie vie” à des angoisses ou des traumatismes (liés par exemple, ici, à la sexualité, aux exigences d’autrui vis-à-vis de sa vie sexuelle) réagit intensément à des textes qui évoqueront, de près ou de loin, ces questions.
Mais justement, si Mon bel Oranger (pour parler de ce que je connais bien, hein… Mais d’après ce que je lis à ce sujet, Kaïna-Marseille me semble aussi de très haut niveau) a touché si profondément la personne dont je parle, c’est d’abord parce que c’est un beau texte, un grand texte, un roman plein d’humanité, avec lequel on peut rire, pleurer, rêver. Je crois qu’on ne peut pas faire utilement des textes “utiles” si on laisse de côté le plaisir de la lecture ! C’est un paradoxe qu’oublient souvent les gens qui lisent peu eux-mêmes, ou du moins peu de romans.
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