La scène à (ne pas ?) faire

16 12 2007

Quoi de neuf, doc’ ? Sur le front de l’écriture, j’entends…

Lolcat : How’s the novel coming along ?

La question revient souvent. Mais que les lecteurs et lectrices impatients se rassurent (et mon éditeur aussi, ahem…) : oui, je travaille à une suite de L’Héritier du tigre, non, je ne vous oublie pas ! Mais pardonnez-moi si je ne peux annoncer une date de publication, j’en suis encore au stade où je me débats avec les mots, l’histoire et les personnages pour essayer de m’y retrouver. J’ai environ 300 feuillets(1), et ce sont 300 feuillets de pure jungle. Passionnant, mais un peu terrifiant, aussi…

Et on se retrouve à fabriquer la route avant de pouvoir y marcher. Et à devoir contourner des arbres après s’y être cogné, puis, en y regardant mieux, à voir que ce n’était pas un arbre, mais une falaise, impossible à escalader ou contourner.

C’est alors le moment de sortir sa pelle, sa pioche et sa lampe de mineur.

Bref, l’auteure a fort à faire.

D’où des faux-pas, des retours en arrière, des approximations… Et parfois, l’auteure se rend compte qu’elle a laissé un trou béant dans la logique du récit, ou bien qu’elle a manqué une scène qui s’imposait. Du moins, c’est ce que son instinct lui souffle à l’oreille.

Et comme cet instinct aussi est autodidacte…

Il y a parfois (presque) de quoi s’arracher les cheveux. De frustration. Même si, bien sûr, ce n’est pas ça qui fera avancer les choses.

Parfois, pourtant, parfois, les choses fonctionnent comme on veut qu’elles fonctionnent. L’instinct embouche sa corne de brume et signale à l’auteure : “Là, là ! Une scène à faire, surtout ne la manque pas !

— Hein, pardon ?

— Là, voyons ! Tu as placé tes personnages autour d’une table, en train de manger, et tu ne décris même pas leur nourriture ? Tu ne mentionne même pas ce qu’ils mangent ?

— Heu, non, pourquoi ? Ce n’est pas une information cruciale ; ça n’a pas d’influence sur le reste du récit.

— Mais c’est indispensable ! Songe que tu écris un récit situé dans un monde imaginaire, que tes lecteurs ne peuvent pas se raccrocher à l’expérience commune du monde réel : tout ce sur quoi ils peuvent s’appuyer pour appréhender le récit doit se trouver dans le texte. Et la nourriture est un phénomène tellement humain, tellement terre à terre : quoi de mieux pour faire passer le lecteur de l’autre côté des mots, pour les faire entrer dans le monde que tu imagines ? Manger mobilise les sens les plus primordiaux qui soient : le goût, l’odorat et le toucher. C’est une expérience non-verbale, qui va droit au centre émotif du cerveau.

— Tiens, c’est vrai que les livres qui ont eu du succès contiennent souvent des scènes de repas, voire des recettes de cuisine… Pas tous ceux qui ont du succès, d’accord, mais un bon nombre. Aussi bien chez Agatha Christie que chez J. K. Rowling. Sans parler de Vásquez Montalbán, Camilleri, Patricia Cornwell… Et même J. R. R. Tolkien !

— Tu vois bien ! En plus, parler de ce que tes héros mangent ou ne mangent pas, de ce qu’ils aiment et de ce qui les révulse aide à cerner leur personnalité. À petites touches, mais sûres.

— Je vois, je vois, mon cher instinct. Très bien, n’en dis pas plus ! Je sauvegarde le passage en cours et je m’y mets illico !”

Et bien sûr, l’étape suivante est la réalisation que, maintenant, je dois inventer la cuisine du Nintaïka ! Au moins évoquer une tradition culinaire, des plats qui ne soient pas bêtement copiés sur monde réel, ou pire, sur d’autres livres(2). Et qui dit cuisine dit produits de l’agriculture et de l’élevage, de la chasse et de la pêche, donc économie, circuits d’approvisionnement, et tout ça… Quant aux implications culturelles et sociales, pas besoin d’avoir lu Le Cru et le cuit pour savoir qu’on est ce que l’on mange ! Et vice versa.

Voyons les choses du bon côté : à partir d’une simple scène de repas, j’approfondis non seulement la psychologie de mes personnages, mais tout mon univers…

Ouais. Je ne dois pas être très bien dans ma tête.

Writer: It’s not an occupation; it’s a compulsion.” (Écrivain : ce n’est pas un métier, c’est une compulsion.)

The Devil’s Publishing Dictionary, Teresa Nielsen Hayden

___________
  1. Le feuillet est une unité de mesure de la longueur d’un texte. Correspond à une page de 1500 signes, ou 25 lignes de 60 signes. []
  2. Vous savez quel est le plat le plus souvent préparé, en fantasy ? Du ragoût de lapin… Auteurs en herbe, faites donc votre propre univers ! []
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2 réponses à “La scène à (ne pas ?) faire”

19 12 2007
Don Lo (23:28:20) :

Voilà, c’est exactement ça : on pose un truc, qui en appelle un autre, lequel exige toute une kyrielle de développements en arborescence… j’adore écrire, mais il y faudrait une tronçonneuse.
Bonne chance pour la suite (et l’élagage de la suite).

27 12 2007
Monsieur Poireau (07:59:40) :

C’est très juste pour l’expérience sensorielle des personnages, dont la nourriture.
Il ne suffit pas de raconter, il faut aussi dire le ressenti et c’est parfois toute une histoire !
:-)

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