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L’éditeur qui publiait trop

Irène | 28 mai 2007 | 22 h 47 min

Cela fait des années que quelques agités de la livrosphère française faisaient le diagnostic : attention, l’édition (et la librairie) est embarquée dans une drôle de galère. L’inflation des livres publiés cache la fragilité du marché. Le nombre de titres publiés en France augmente chaque année, mais chaque titre se vend de moins en moins, à l’exception de quelques exceptions, justement.

Parlons de l’inflation du nombre de titres. En France, c’est un problème récurrent, bien connu, souvent commenté, mais dont tous les paramètres sont rarement analysés en dehors du cercle des professionnels de la profession. Or, aujourd’hui, un éditeur vend la mêche…

Lu hier sur le blogue de Guy Birenbaum, désormais ex-dirigeant des éditions Privé :

Au registre des erreurs commises, nous avons publié trop de livres. Ce n’était pas mon envie, mais l’édition est un métier dans lequel on apprend à compenser et à pallier ses demi-échecs en surpubliant pour se faire de la trésorerie. Cela s’appelle de la “cavalerie”. Publiant plus et trop, nous n’avons pas vendu davantage de volumes cette année (environ 160 000 volumes en 2005) et le piège fatal s’est refermé sur nous.

Précisons au passage que “cavalerie” désigne, au départ, une forme d’escroquerie “basée sur une course permanente entre la collecte de nouveaux fonds et des paiements visant à donner confiance”. Mais on utilise aussi le terme au sujet de la pratique consistant à ouvrir un nouveau crédit pour essayer de rembourser un crédit existant que l’on n’arrive plus à payer. Spirale sans fond, bien entendu.

Là, il s’agit d’un éditeur qui ne se contente pas de publier à bon escient des livres dont il espère vendre un grand nombre d’exemplaires (succès populaire) pour compenser le fait que d’autres livres auxquels il tient aussi se vendront moins bien, car étant destinés à un public plus restreint (succès d’estime ou marché de niche). Ce qui sertait, pour le coup, parfaitement normal, et même le B, A, Ba du métier d’éditeur. Exemple entre mille : le succès massif de la série Harry Potter, qui n’a pas peu contribué à permettre à Gallimard de rester un éditeur indépendant.

Non, là, c’est probablement historique : un éditeur (ex-éditeur, mais quand même) qui reconnait l’une des pratiques les plus répandues, mais les moins glorieuses, de la profession, à savoir la publication de titres qui ne correspondent à aucune politique éditoriale, auxquels on ne s’intéresse pas particulièrement (voire pas du tout) et ne servent à rien d’autre qu’à se faire de la tré-so-re-rie.

C’est un peu, si on veut, l’un des effets non désirés de la Loi Lang de 1981 sur le prix unique du livre, en conjonction avec les pratiques en matière de mise en vente des nouveautés dans les librairies, ce que l’on appelle aussi l’office, car au terme d’un accord, l’éditeur envoie aux libraires tant d’exemplaires de ses nouveaux titres d’office, à charge pour le libraire de les renvoyer au bout d’un certain délai (prévu lui aussi par l’accord) si les livres ne se sont pas vendus. Or le libraire (toujours aux termes de l’accord) règle à l’éditeur les livres ainsi livrés, avant de savoir s’ils se vendront ou non. S’ils ne se vendent pas, il les retourne, et alors seulement l’éditeur doit le rembourser.

On comprend vite que, dans ces conditions, un éditeur soit très tenté de multiplier un peu le nombre de titres publiés, histoire de tirer sur la corde de l’office. Tant de titres en plus, tant d’exemplaires mis en place, tant versé par les libraires comme avance de trésorerie… Et quand, à l’heure où tombent les retours, l’éditeur doit rembourser les libraires, la tentation est encore plus grande : publier encore plus de titres, pour obtenir de nouvelles avances de trésorerie…

De l’édition revolving, en somme, comme le crédit du même métal. L’ennui, c’est lorsque le public ne suit pas, ou pas suffisemment, et que l’éditeur se retrouve avec un déficit qui se creuse, se creuse, et qu’il n’arrive jamais à combler. À ce moment-là, le sage soit cherche un succès commercial d’urgence (mais ça ne vient pas sur commande), soit passe la main.

Et Guy Birenbaum, lui, passe la main. Comme je l’ai marqué en commentaire sur son blogue, bon courage, monsieur l’éditeur, et chapeau !

L’éditeur qui publiait trop. Mais surtout, qui l’avoue. C’est culotté. Que fera-t-il, désormais ? À suivre, avec curiosité.

Tags : éditeurs, éditions Privé, cavalerie, Guy Birenbaum, librairie, offices

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éditeurs, éditions Privé, cavalerie, Guy Birenbaum, librairie, offices
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6 Responses to “L’éditeur qui publiait trop”

  1. Zali L. Falcam dit :
    29 mai 2007 à 7 h 45 min

    Il est jamais trop tard pour se rendre compte qu’on fait n’importe quoi, hein, j’admire cet outing.

    Répondre
  2. Ayn dit :
    29 mai 2007 à 10 h 53 min

    C’est la spirale fatale du surrendettement: des ménages, des entreprises… dans tous les domaines on voit ça.
    Mais au moins ce monsieur est capable de le dire tout haut, ce qui se fait rare !

    Répondre
  3. Dominique dit :
    29 mai 2007 à 12 h 31 min

    D’autres éditeurs l’ont avoué avant. Par exemple, dans ses mémoires, Robert Laffont le dit explicitement, il fut l’un de ceux qui ont le plus abusé de ce système, Pierre Oswald, Ramsay, Pauvert et Pierre Belfond l’ont eux-mêmes reconnu dans leurs entretiens ou pour Belfond dans ses souvenirs. Une particularité de tous ces éditeurs, c’est qu’ils ont commencé par publier de la poésie, puis des best-sellers, et que si on peut publier beaucoup d’ouvrages à petit tirage sans prendre de risques démesurés et en ciblant bien les lieux de vente, cela peut vite devenir catastrophique à une plus grande échelle. D’ailleurs, tous ont fini de la même manière : rachetés non par manque de ventes ou par déficit, mais tout simplement par manque de trésorerie. Laffont était bien connu pour imposer ses offices et pour surcharger les expéditions vers les libraires en leur expédiant des livres qu’ils avaient refusés, mais qu’il leur facturait. Ce système est extrèmement pervers : les libraires servent de banquiers aux éditeurs puisqu’en fait ils leur avancent de l’argent pendant trois mois sans aucun intérêt à payer. C’est d’ailleurs l’une des raisons des fermetures de petites librairies en province, elles ne peuvent pas suivre et en plus elles n’ont pas forcément droit aux mêmes ristournes que des structures plus grandes. Résultat dans ma ville : j’ai le choix entre Privat (groupe Vivendi) ou l’Espace culturel Leclerc (sur le modèle des Fnac), tout le reste a disparu. Je recommande de Jean-Baptiste Marrey son éloge de la librairie avant qu’elle ne meure, il était paru chez Actes-Sud je crois (ce qui serait passablement ironique parce que Nyssen n’a jamais cessé d’abuser de la cavalerie, mais il était aussi connu pour sa chasse aux subventions, une bonne part de sa production était financée sur fonds publics).

    Répondre
  4. Irène dit :
    29 mai 2007 à 18 h 07 min

    Ah, oui, c’est vrai, Robert Laffont, Ramsay… C’est fou comme la transparence est plus facile, une fois qu’on est à la retraite ! ;)

    Sinon, le cas Actes Sud, que je connais assez bien, est assez fascinant. Tant Hubert Nyssen que sa fille ont su jouer de toutes les cordes à leur disposition, sans se laisser piéger (jusqu’ici) par une tactique sans avenir : des livres “difficiles” sont publiés en coédition, ou à l’aide d’aides publiques, mais on cherche aussi les “locomotives” ; la multiplication de titres pour la “cavalerie” n’empêche pas de poursuivre par ailleurs une politique d’auteurs…

    C’est parfois un curieux dosage de passion et de rouerie, l’édition.

    Répondre
  5. Zali Falcam dit :
    29 mai 2007 à 21 h 16 min

    *musique de Dallas*

    Répondre
  6. Irène dit :
    31 mai 2007 à 10 h 03 min

    Je rajoute même celle des “Dents de la Mer” pour faire bonne mesure…

    Répondre

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