La rentrée littéraire est décidément dans l’air. Le billet du jour de Pierre Assouline fait un curieux parallèle entre le nombre de mots dans le dictionnaire, l’épaisseur des romans et leur succès économique, en France et dans les pays anglo-saxons. Pour conclure au désavantage du roman français, comme on pouvait le deviner d’avance.
L’herbe est toujours plus verte ailleurs ? Ou bien les français sont-ils simplement les champions de l’autoflagellation ?
Question trop vaste. Restons en au roman.
Les gros dictionnaires font-ils les longs romans ?
J’ai beau respecter Pierre Assouline comme écrivain, historien, journaliste, n’empêche que son billet m’a fait sourire. C’est tellement typique d’une bonne partie de la critique littéraire française ! Des arguments en apparence érudits, mais d’un flou très artistique, une importance démesurée accordée à des questions de culture (au sens large) et peu ou pas d’attention portée sur les aspects économiques de la question… Je republie et développe ici, pour ceux qui ne
fréquentent pas régulièrement le fight club littéraire qu’est le blog d’Assouline, les commentaires que son billet m’a inspiré.
D’abord, un point précis. Je rejoint Dominique lorsqu’il rappelle que “l’inflation” des dictionnaires de langue anglaise
provient surtout d’une conception différente de ce qu’est un mot. Mots régionaux, argotiques, mots employés seulement à une certaine époque, hapax… Tout cela entre dans l’Oxford English Dictionnary, pas dans le Trésor de la Langue Française, parce que les lexicographes anglais n’ont pas les mêmes critères que les français.
Je passe sur le fait que certains des auteurs cités parmi les “pointures” du roman anglo-saxon moderne (Don DeLillo, Cormac McCarthy ou même Jonathan Coe par exemple) sont parfois contestés dans leur propre langue en tant que “storytellers”, justement. On les trouve parfois trop “stylistes” au mauvais sens du terme, trop adeptes d’un
verbiage qui submerge le lecteur et qui l’impressionne, sans être vraiment bien écrit ! Lire par exemple le roboratif A Reader’s Manifesto, de B. R. Myers, l’antidote à la préciosité d’une certaine prose littéraire anglo-saxonne.
Je ne vois pas non plus le rapport entre le nombre de mots d’une langue ou sa syntaxe et la longueur des livres ! En revanche, les stratégies éditoriales comptent beaucoup. Et entre la France et les pays anglo-saxons, il y a de grosses différences. L’une d’elle, comme le fait remarquer justement Pierre Assouline, c’est la professionnalisation accrue de l’auteur, qui passe souvent par des creative writing workshops à un moment ou un autre de sa carrière. J’en avais déjà touché un mot sur ce blog, du point de vue de l’écrivain débutant. Mais le phénomène va bien au-delà.
Aperçus de l’économie du livre, en deça et au-delà du Channel
Versons donc quelques facteurs supplémentaires au dossier du succès des gros romans anglais et des difficultés des petits romans français :
- Le lectorat de langue anglaise est démographiquement plus important que celui en langue française. Ben oui, on l’oublie parfois…
- La “rationalisation” économique de l’édition de livres est plus poussée dans le monde anglo-saxon. Gros ou pas, les livres doivent être rentables, point à la ligne. D’où la tendance en amont vers une professionnalisation de l’auteur, en aval vers une meilleure exploitation des droits et produits dérivés (adaptation audio-visuelle, traductions, etc.) Les agents littéraires jouent là un rôle crucial. Et quand un éditeur français a acheté au prix fort le droit de traduire un livre de Philip Roth ou Don DeLillo, il va forcément mettre le paquet question plan média pour le rentabiliser…
- Il n’y a pas aux USA, Angleterre, etc., de prix unique du livre. C’est le marché (et les grandes chaînes de vente) qui fixent le prix. Résultat : les éditeurs ont avantage à publier de gros tomes plutôt que des petits, pour des raisons d’économie d’échelle.
- La logique du système des offices, en France, incite les éditeurs à augmenter le nombre de titres publiés chaque année, ce qui fait mathématiquement baisser le nombre d’exemplaires vendus par titre… Dans ce contexte, de petits livres sont pratiques : les auteurs les terminent plus vite, donc il peut s’en publier plus. D’autre part, le prix d’un petit livre est petit aussi, donc susceptible de passer sous la barre psychologique d’un plus grand nombre de lecteurs… Mais pas si petits que ça. Car en revanche, lorsqu’un éditeur vend 20 € un roman de 200 pages, il pourra sans trop de problème fixer à 15 € (et non 10) celui d’un roman de 100 pages. On voit tout de suite que si les jolis petits livres des éditeurs littéraires sont une bonne affaire pour les éditeurs, mais pour les lecteurs, c’est une autre question.
- En matière d’exploitation des droits dérivés aussi les français sont encore la traîne. Voir là aussi l’influence des agents littéraires, qui gagnent leur pourcentage (10 ou 15 en général) sur les droits d’auteur en ne laissant pas inexploités des filons potentiels. Traductions, adaptations audiovisuelles, diffusion sur de nouveaux supports (électroniques, entre autres), publication d’extraits dans la presse et sur le Web, utilisation de sa notoriété de l’auteur pour donner des conférences ou animer des ateliers de création littéraire… Les auteurs, c’est vrai aux States comme chez nous, sont loin de gagner leur vie avec la seule vente de leur livres ! Mais les Américains sont en avance quand il s’agit de tirer partie des ressources de l’auteur. Résultat : il est possible qu’il y ait plus d’auteurs qui vivent des revenus (au sens large) de leurs œuvres dans le monde anglo-saxon que chez nous, même en les rapportant au nombre des lecteurs potentiels.
- Le développement des livres audios (sur CD et fichiers téléchargeables) et des e-books, est bien plus développé dans les pays anglo-saxons que chez nous, ce qui leur ouvre des débouchés que nos auteurs aimeraient bien avoir : handicapés visuels, illettrés (eh oui !), jeunes immergés dans les iPods et les consoles de jeux, nomades hi-techs des temps modernes, rivés à leur PalmPilot ou à leur ordinateur portable…
Et je ne parle même pas des connexions incestueuses entre l’édition, les médias et l’industrie de la télé et du cinéma, qui conduit les groupes dont dépendent la plupart des éditeurs à jouer automatiquement la synergie entre ces différentes branches. Cela existe aussi chez nous, le groupe de presse qui déroule le tapis rouge devant un bouquin édité chez une enseigne parente, la télé du même groupe au petits soins pour l’auteur, le contrat pour les adaptations négocié en même temps que celui de l’édition…
L’auteur comme ressource… à exploiter
La seule différence, c’est que cette intégration est, comme je disais, plus poussée encore aux USA et en Angleterre. Si vous voulez un équivalent chez nous, pensez à Luc Besson et à ses Minimoys… Et encore, il est son propre groupe à lui tout seul.
Est-ce que tout cela est bon pour l’auteur, est-ce que c’est mauvais ? (Oui, on me pardonnera d’adopter ici le point de vue d’un auteur. C’est mon blog, ici, et je suis, avant tout, auteure.)
Je n’irai pas me prononcer. Il y a des avantages à disposer de plus de ressources ; mais d’un autre côté on ne vous les donne pas pour rien. L’adaptation d’un livre à succès donne lieu à la négociation d’un contrat à côté duquel un accord de paix à l’ONU entre l’Iran et les USA ne serait qu’une bricole. Les clauses minées sont le pain quotidien des avocats spécialisés de l’industrie cinématographique, entre autres. Souvent, un auteur se rend compte après avoir signé qu’il a cédé purement et simplement la propriété de son texte, et qu’il a à peu près autant de chance de le récupérer que la neige de tomber par 40 °C à l’ombre. S’il n’a vraiment pas de chance, ce n’est pas seulement ce texte qu’il a perdu, mais tous les personnages qu’il contenait. Impossible à présent de continuer à écrire des histoires à leur sujet sans autorisation ! (Cela a failli arriver à Donald Westlake. J. K. Rowling, elle, a bel et bien cédé la propriété de Harry Potter au studio Warner Bros, tout en conservant bien entendu le droit et le devoir d’écrire le reste de la série.)
Et encore. Tout cela concerne les tête de liste, mais même aux Etats-Unis, les auteurs qui ont des chiffres de vente moyens ont vu leur situation se dégrader depuis dix ou quinze ans. L’un des problèmes, c’est justement la concentration de l’édition : si les commerciaux décident que vous ne rapportez pas assez, vous êtes brûlé chez tous les éditeurs du groupe auquel appartient l’éditeur.
Et dans ces cas-là, inutile de compter sur la presse. Elle appartient souvent aux mêmes actionnaires. Et qui plus est, les pages culture que les magazines consacrent aux livres diminuent de surface, car elles doivent prendre en compte les nouveaux médias : Internet, DVD, etc.
Résultats : les ventes de livres baissent, globalement, dans les pays anglo-saxons comme en France. Sauf, bien sûr, pour une poignée de grands noms qui tirent leur épingle du jeu. Mais tout le monde ne peut être Jonathan Coe, Philip Roth ou même Amélie Nothomb. Ni d’ailleurs Joanne K. Rowling, Dan Brown ou Jean-Christophe Granger.
Et que les livres soient longs ou courts ne fait rien à l’affaire.
“The reciprocal civility of authors is one of the most risible scenes in the farce of life.”
— Dr Samuel Johnson, 1709-1784, lexicographe et écrivain anglais
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