Avec les étrangers

30 08 2006

S’il n’y avait qu’un seul billet à lire pour cette rentrée, c’est celui de Maître Eolas, qui fait le point avec une lucidité et une rigueur exceptionnelle sur les polémiques autour des expulsions dans le cadre de la "circulaire Sarkozy" du 13 juillet 2006.

En quoi cette circulaire est arbitraire, un arbitraire assumé dès le départ par le gouvernement (et c’est déjà un problème légal et moral en soi) ; l’enjeu politique que sont devenus bien malgré eux les étrangers en France, tant pour un gouvernement partisan de l’ordre établi, obsédés par la frange xénophobe de son électorat, que pour une opposition qui cherche à utiliser le mouvement de sympathie de l’opinion envers les étrangers pour marquer des points contre l’adversaire.

Les étrangers comme enjeu électoral, danger !

Arno Klarsfeld, aussi, dans ses oeuvres d’avocat médiatique, plus médiatique peut-on craindre qu’avocat… De médiateur qu’il était censé être, il joue de plus en plus un rôle de porte-parole bis du gouvernement. Tiens donc !

Et puis  certains médias, justement, qui ne veulent voir que des "trotskystes" parmi les défenseurs des étrangers, au mépris de la réalité. Mais comment ne pas voir que la prise de conscience actuelle dépasse largement les clivages, qu’on y trouve aussi bien des libéraux sincères qui défendent "la liberté d’aller tenter sa chance ailleurs" , comme dit si bien maître Eolas ; d’autres avocats attachés à la défense du droit et de la justice (comme l’association Droits d’urgence) ; des chrétiens, comme la CIMADE et autres groupes ou personnes motivés par des raisons éthiques : solidarité, respect de l’autre. Et bien sûr tous les citoyens comme vous et moi, qui refusent tout bonnement que leurs voisins étrangers soient traités comme des objets que l’on déplace ici et là au grès des enjeux électoraux ou des desiderata d’un certain patronat, pour qui les sans-papiers représentent la parfaite main d’oeuvre docile et bon marché, qui ne peut se défendre puisque sans existence légale, donc sans droits.

Tous étrangers, tous enfants d’immigrés

La réalité, cette fichue réalité, elle, résiste à ce genre de réduction à l’utilitaire. Tant qu’il y aura des différences si énormes de niveau de vie entre l’Europe occidentale et les pays du Sud et de l’Est, tant qu’il y aura des dictatures bafouant les droits humains les plus élémentaires, bref tant que des hommes et des femmes n’auront le choix qu’entre vivre misérables et soumis dans leur pays de naissance ou le quitter pour tenter leur chance sous d’autres cieux, pour eux-mêmes et surtout pour l’avenir de leurs enfants, alors tant que cet état de choses durera, il sera impossible pour la France de s’enfermer dans ses frontières comme dans une forteresse. Qu’on le veuille ou non.

Et nous qui vivons en France, que nous y soyons nés ou nom, que nous soyons d’origine étrangère ou autochtone aussi loin que remonte la mémoire de la famille, nous avons le choix entre tenter de refuser la réalité, ou la regarder en face. Les étrangers frappent à la porte. Des hommes, des femmes, des enfants, pas des objets ou des créatures extraterrestres. Si on s’aveugle sur la réalité, on se barricade pour retarder leur arrivée, on les méprise et leur refuse des droits pour les décourager de rester. En plus de l’injustice de ce genre de politique, je vous laisse imaginer combien ce sera peu efficace…

"Elle est à toi cette chanson / Toi l’étranger qui sans façon / D’un air malheureux m’a souri / Lorsque les gendarmes m’ont pris"

  — Georges Brassens, Chanson pour l’Auvergnat

"On est tous des immigrés / […] Je suis né ici / Où veux-tu que j’aille ? / […] Mon grand-père il s’est sacrifié / Mon père s’est intégré / Où veux-tu que j’m’en aille ?"

  — Tiken Jah Fakoly & le groupe Zebda, Où veux-tu que j’aille



Bellaing 2006 - Impressions

29 08 2006

Retour à Paris dimanche soir, crevée mais contente, quelques bouquins de plus dans le sac de voyage (j’ai rarement su résister à un livre) et plein de bons souvenirs en tête : Bellaing 2006, c’est fini !

C’était déjà ma troisième Convention Nationale Française de Science-Fiction, mais la première en tant que romancière. L’émotion…

À peine arrivée, samedi matin, on découvre son stand, on s’installe, on retrouve des amis, on fait connaissance. D’abord Eric Leroy, le libraire de Couleurs Directes (son antre de la BD se trouve 109 rue de Famars, à Valenciennes), que je rencontre pour la première fois, et qui est un gars en or, accompagné d’un trio de dessinateurs de BD de choc. Tous font dans la SF : David Cerqueyra (co-auteur de la série Wyrd), Fred alias Toshy (dessinateur sur La Métamorphose du Papillon) et Romain alias Geyser (dessinateur, série Omnopolis).

Et puis Pierre Gévart, l’organisateur de la convention, tout sourires, restera zen au long de ces quatre jours, chapeau ! Il a engagé sa petite famille pour tenir le bar et la réception, alors on les remercie aussi. Voilà l’équipe de Présence d’Esprit, qui est de toutes les conventions. Voici Catherine Dufour, l’auteure de Quand les Dieux buvaient et Le Goût de l’Immortalité, qui m’aborde en lançant : "Elle est super, la critique de mon bouquin sur ton blog !" Yeeeah ! Bientôt la gloire, si, si !

Quand il n’est pas sur son stand, Emmanuel Guillot parcourt le salon, l’appareil photo au poing. Il en ramènera un compte-rendu et des clichés à découvrir sur son blog. C’est lui qui a pris les deux photos ci-dessous. On notera la richesse des couvertures… et combien un auteur de roman se sent petit et par-dessus tout sobre au milieu de tous ces albums !

Standbd

L’auteure et son roman au pays des BD (Photos : Emmanuel Guillot )

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L’Héritier du Tigre à la 33ème Convention française de SF

26 08 2006

Bellaing 2006

Rappel : en ce moment se tient la 33ème Convention nationale française de science-fiction, dans la petite ville de Bellaing (Nord), près de Valenciennes. Organisée cette année par Pierre Gevart,
auteur de romans de SF, c’est un rendez-vous incontournable pour les
professionnels et des fans des littératures de l’imaginaire, français
et autres francophones itou, sous l’égide de l’association Infini.

Et je vous donne rendez-vous tout particulièrement le dimanche 27 à partir de 10 h 00 pour des signatures de mon roman Shalinka, t. 1 : L’Héritier du Tigre !

Parmi les présents : des auteurs comme Xavier Mauméjan, Catherine Dufour, Joseph Altairac, mais aussi Emmanuel Guillot, Christophe Thiennot, du Club Présence d’Esprits

Parmi les partenaires : les éditions Eons, la commune de Bellaing, le fanzine Géante Rouge et Couleurs Directes, librairie de BD sise 109 rue Famars à Valenciennes…

Programme, plans, infos pratiques, etc., sur site de Bellaing 2006. Qu’on se le dise !

"A book is just a box of words until a reader opens it."

  — Ursula K. Le Guin



Les livres de ma rentrée

24 08 2006

Avant de partir pour Bellaing (voir note précédente), je ne voudrais pas manquer au rituel des “livres de la rentrée”. C’est bientôt l’automne, après tout, saison où les marroniers se mettent à resplendir d’un éclat renouvelé…

Donc, voici une petite liste non exhaustive, et parfaitement subjective, des titres qui vont compter pour moi cette année, que j’attend avec impatience de découvrir et de dévorer. Des livres pour rêver, réfléchir, jubiler ou s’évader…

  • 14 septembre : Le Pilon, par Paul Desalmand, chez Quidam Editeur. Ou les aventures picaresques d’un livre dans la jungle de l’édition, des librairies, des bibliophiles et bien entendu des lecteurs. Paul est un ami, et j’ai eu la chance de lire son manuscrit. Cette histoire de livre qui se raconte, et qui raconte le monde à travers les livres, m’a tenue éveillée une bonne partie de la nuit, tantôt à rire aux éclats, tantôt la gorge serrée. À ne pas laisser passer, surtout s’il y a une signature dans une librairie près de chez vous.
  • 28 septembre : Wintersmith, de Terry Pratchett (chez Doubleday). Quelque part entre J.K. Rowling et Douglas Adams, dans la sphère bouillonnante des auteurs britanniques de fantasy et de science-fiction, Terry Pratchett occupe une place à part. Dans ce nouveau tome des “Annales du Disque-Monde”, l’auteur fait se rencontrer l’univers de ses romans “à sorcières” et celui des aventures de Tiffany Aching, une série pour la jeunesse qui commence à être traduite en français (chez L’Atalante, naturellement, avec un premier titre savoureux : Les Ch’tis Hommes Libres). Voilà qui illustre une tendance qu’on voyait déjà à l’oeuvre sur des séries comme Harry Potter ou Le Clan des Otori : le rapprochement entre les livres pour adolescents et les livres pour le public général. En tant qu’auteure classée dans les oeuvres “jeunesse”, je ne peux que m’en réjouir.
  • 23 novembre : Ask The Parrot ! C’est le titre d’une nouvelle aventure du terrible Parker imaginé par Richard Stark (alias Donald E. Westlake, évidemment). À paraître aux Etats-Unis chez Mysterious Press/Time Warner Books (qui est incidemment une division du groupe Hachette… concentration, quand tu nous tiens). Parker n’est pas un individu recommandable, mais bon sang comme Westlake/Stark écrit bien !

C’est tout pour le moment, et c’est déjà pas mal ! Bonne lecture, si le coeur vous en dit.

“But ye gotta know where ye’re just gonna rush in. Ye cannae just rush in anywhere. It looks bad, havin’ to rush oout again straight awa’.”

— (Terry Pratchett, The Wee Free Men — la tactique vue par les Nac Mac Feegle)



Rendez-vous à Bellaing !

20 08 2006

Bellaing 2006

Jeudi prochain, 24 août, ouvre la 33ème Convention nationale française de science-fiction, dans la petite ville de Bellaing (Nord), dans le Hainaut,  à côté de Valenciennes. Organisée cette année par Pierre Gevart, auteur de romans de SF, c’est un rendez-vous incontournable pour les professionnels et des fans des littératures de l’imaginaire, français et autres francophones itou, sous l’égide de l’association Infini.

Parmi les présents : des auteurs comme Xavier Mauméjan, Catherine Dufour, Joseph Altairac, mais aussi Emmanuel Guillot, Christophe Thiennot, du Club Présence d’Esprits

Parmi les partenaires : les éditions Eons, la commune de Bellaing, le fanzine Géante Rouge et Couleurs Directes, librairie de BD sise 109 rue Famars à Valenciennes…

Je vous renvoie pour le programme, les infos pratiques et la liste des participants au site de Bellaing 2006. Rendez-vous tout particulièrement le dimanche 27 à partir de 10 h 00 pour des signatures de mon roman Shalinka, t. 1 : L’Héritier du Tigre !

Je serais venue de toutes façons à Bellaing pour la convention, mais lorsque j’en ai touché un mot à mon éditrice, Hélène Ramdani, du Navire en Pleine Ville, puis à Eric Leroy, le libraire de Couleurs Directes, tous deux se sont révélés très favorable à la possibilité d’organiser une séance de signatures à cette occasion. La librairie était déjà partenaire de la convention de Bellaing, assurant entre autres la venue d’auteurs et d’illustrateurs de BD de science-fiction. Mais dans le domaine de l’imaginaire, les lecteurs de BD lisent aussi des romans, et vice-versa… Alors pourquoi le libraire ne tenterait-il pas un pont entre les deux ? Le temps de la convention, d’abord, et peut-être à l’avenir avec d’autres auteurs de SF et de fantasy.

À dimanche, donc, pour les signatures de L’Héritier du Tigre, et pour découvrir d’autres auteurs, artistes, éditeurs, fanzines, associations… Tous attachés à la défense et illustration de l’imaginaire.

"Sci Fi and Fantasy gave me the best possible education, ‘cause it was one I didn’t know about."

  — Terry Pratchett 



Etrangers : Souriez, vous êtes fichés !

18 08 2006

Ah, les bons vieux coups tordus d’antan ! Il y a des informations que la police pourrait avoir laissé fuiter (au conditionnel, hein)… Et d’autres qu’elle conserve comme les joyaux de la couronne, c’est bien connu.

Vous aviez aimé les expulsions de familles sans-papiers ? Vous aviez aimé la façon dont le Nicolas Sarkozy décrétait, comme ça, au doigt mouillé, qu’on ne régulariserait pas plus de 6000 sans-papiers, quel que soit le nombre de dossiers répondant aux critères de régularisation ?

Vous allez adorer le fichier informatique national des sans-papiers, créé par simple arrêté ministériel, en plein creux de l’été. (Arrêté du 30/07/06 relatif à l’informatisation de la procédure d’éloignement par la création d’un traitement de données à caractère personnel au sein du ministère de l’intérieur.)

Debré en avait rêvé, Sarkozy l’a fait. Pendant 3 ans, la police aura accès à l’identité des gens qui font une demande de régularisation plus tous ceux qui ont pu les aider dans leurs démarches.

Voilà qui ressemble furieusement à de l’intimidation. Vous avez rendu visite à un parent ou ami sans-papiers pendent sa détention administrative ? Vous avez hébergé le camarade de classe sans papiers de votre fils ? La police vous a à l’oeil. Au cas où elle voudrait vous attaquer pour assistance à étranger en situation irrégulière, par exemple, grâce aux lois répressives votées sous l’impulsion de l’UMP, qui louche désormais de plus en plus vers l’extrême-droite…

Je rappelle que les associations d’aide aux étrangers, et en particulier la CIMADE (seule association autorisée à se rendre en zone administrative de rétention), ne font que permettre à ces personnes de connaître et de faire valoir leurs droits les plus élémentaires : connaître la réglementation de notre pays, comprendre les documents qu’ils doivent remplir, être informés des droits et des devoirs qui leur incombe, etc.

Mais apparemment, c’est encore trop pour le ministre de l’intérieur, qui n’a apparemment aucun argument valable à opposer à ceux qui trouve que sa chasse à l’enfant estivale, c’était un peu fort de café, et qui semble de plus en plus tétanisé par la perspective d’apparaître "laxiste" aux yeux des sympathisants du FN. Fichage des étrangers, fichage de leurs parents, conjoints, amis, fichage des membres d’associations qui aident ces étrangers à s’intégrer : bravo, l’apprenti Big Brother !

Que faisait la CNIL, pendant ce temps ? Que faisaient les députés ? Et l’opposition ? En vacance, sans doute.

Peu importe au ministre et à son parti que le fait même de ficher une personne qui fait une demande de régularisation risque justement de dissuader des gens qui, parmi eux, auraient droit à un titre de séjour, et donc les plonger un peu plus dans la clandestinité. Le but, dans cette logique, n’est pas d’éviter que les situations irrégulières perdurent, c’est de pouvoir afficher le chiffre d’expulsions le plus élevé possible. Pour apparaître comme "dur" aux yeux des xénophobes. Bref, la police, la justice, l’administration : tout cela est mis au service d’une ambition électorale.

On dirait qu’il y en a qui paniquent, à l’Intérieur comme à l’UMP ? Ils savent pourtant bien que ce genre de calculs ne marche jamais. Plus la droite "classique" renchérit sur l’extrême-droite, plus les thèses ultra-sécuritaires, xénophobes et antidémocratiques se trouvent confortées.

Ironie amère : le signataire de l’arrêté du 30 juillet n’est même pas le ministre, mais un certain S. Fratacci, "directeur des libertés publiques et des affaires juridiques".

La justice patauge, les droits de l’homme aussi, mais la novlangue est en bonne marche.

"…a hard heart is no infallible protection against a soft head."

  — C. S. Lewis, The Abolition of Man

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Liens et bannières

16 08 2006

Je n’y pensais plus, mais ce soir un courriel d’Emmanuel Guillot vient me rafraîchir la mémoire : depuis que j’ai mis en sommeil mon ancien site, je n’ai pas pensé à modifier la bannière que j’avais créée l’année dernière à l’intention des webmestres qui voudraient un peu plus qu’un sobre lien texte. L’ancienne pourrait être utilisée pour pointer vers ce blog, mais l’adresse qui y figure n’est plus la bonne.

Sans être une graphiste de choc, je peux me débrouiller. Voici donc quelques petites suggestions pour les amateurs de liens illustrés…

Mise à jour (03/06/2007) : Désolée, mais ces bannières ne sont plus valables, vu que le blogue a changé entre temps d’adresse… J’essaierai d’en refaire une un de ces jours, quand j’aurai le temps.

Au fait, et pour répondre à une autre question (de Laurent Bervas, si je ne m’abuse) : c’est quoi, ce chat à l’air pas commode avec des caractères chinois ? Eh bien, il figure sur une vieille peinture chinoise, par un certain “Zhu Ling”. Je n’ai pas plus de détails, hélas. Mais dès que j’ai vu cet animal, j’ai éprouvé, comment dire, un sentiment de parenté…

“If cats could talk, they wouldn’t.”

— Nan Porter (citée par U. Le Guin)



Défense de Googler !

15 08 2006

Le verbe to google” est à peine entré au dictionnaire que la firme au G majuscule veut en restreindre l’usage… pour des raisons de copyright ! Si, si, c’est vrai.

C’est une info du journal anglais The Independant, reprise par BoingBoing (entre parenthèses, notez cet autre savoureux néologisme : “nastygram”, la lettre d’avocat menaçante) : « Le géant de la recherche en ligne a adressé des mises en garde à de nombreux médias, réclamant qu’ils cessent d’utiliser le mot “Google” comme verbe. »

Diantre ! Et pourquoi ? Parce que, selon un responsable de l’entreprise Google Inc. :

Nous pensons qu’il est important que l’on fasse la distinction entre l’usage du mot “Google” pour décrire l’utilisation de Google pour chercher sur Internet, et l’usage du mot “Google” pour décrire la recherche sur Internet. C’est là un grave problème de marque déposée.

(Oui, c’est vraiment ce qu’il a dit. Excusez la lourdeur, c’est un spécialiste du cassage de pieds copyright…) En d’autres termes : défense d’utiliser le nom de notre firme pour autre chose que pour lui faire de la publicité !

À quand des droits d’auteur sur le dictionnaire, M. Google ?

Blague à part, s’ils essayent de porter ça devant le tribunal, ils risquent surtout d’énerver leurs clients… et de se ridiculiser dans les grandes largeurs. D’autant que les fondateurs de Google Inc., Larry Page et Sergei Brin, n’ont pas inventé le mot, même s’ils ont déposé la marque pour beaucoup de brouzoufs. Parmi les précédents “historiques”, et avec la même orthographe, on relève :

  • Barney Google (1919), de Billy DeBeck, le titre d’un classique du comic strip américain, d’après le nom du personnage principal, un petit bonhomme aux grands yeux écarquillés qui s’intéresse au sport mais n’a pas beaucoup de chance avec les chevaux, et qui a également inspiré la chanson “Barney Google (with the goo-goo-googly eyes)” ;
  • le “google bun” (1943), nom d’un gateau dans un livre pour enfants d’Enid Blyton ;
  • “Google Eye” (1964), titre d’une chanson des Nashville Teens et leur deuxième single (qui fit un flop) ;

Comme on sait, Page et Brin, encore étudiants en 1996 lorsqu’ils ont fondé leur société, étaient le genre de geeks informaticiens passionnés qui dévorent Douglas Adams et ont un faible pour les nombres remarquables. Or le Googleplex d’Adams était bien sûr une déformation du nombre “googolplex” (10 à la puissance un googol, c’est-à-dire déjà 10 puissance 100) et le nom de Google Inc. était censé faire référence à la fois à ces deux grands nombres… en faisant un clin d’oeil au H2G2.

(Remarque : j’ai bien entendu trouvé ces références en googlant, comme tout le monde.)

Moralité ? Il n’y en a pas. Disons seulement que la firme au G ferait bien de réfréner ses avocats avant de se retrouver obligée de verser des royalties aux héritiers de Douglas Adams, de Billy DeBeck ou même d’Enid Blyton.

Post scriptum :

Il n’y a pas que l’anglais. “Googler” fait également un verbe très présentable en français. Et je découvre chez Kalle d’Adultward que le mot commence aussi à figurer dans les lexiques japonais, transcrit guguru. Et c’est aussi un verbe !

Les Japonais importent souvent des mots étrangers. Par curiosité, j’ai essayé en italien et en espagnol (que je comprends un peu) : on y emploie bien, respectivement, “googolare” (aussi écrit “gugolare”) et “googlar”, ou plus souvent “googlear” (prononcer gou-glé-ar), pour dire googler, ou “chercher sur Internet”. En castillan, langue où on a tendance à assimiler rapidement les mots, la forme “guglear” pourrait bientôt entrer au dictionnaire de l’Académie Royale Espagnole, l’équivalent de notre Académie Française… mais en moins assoupi !

« “Forty-two,” said Deep Thought, with infinite majesty and calm. »

— Douglas Adams, The Hitch-Hiker’s Guide to the Galaxy



Pavé ou plaquette ?

14 08 2006

La rentrée littéraire est décidément dans l’air. Le billet du jour de Pierre Assouline fait un curieux parallèle entre le nombre de mots dans le dictionnaire, l’épaisseur des romans et leur succès économique, en France et dans les pays anglo-saxons. Pour conclure au désavantage du roman français, comme on pouvait le deviner d’avance.

L’herbe est toujours plus verte ailleurs ? Ou bien les français sont-ils simplement les champions de l’autoflagellation ?

Question trop vaste. Restons en au roman.

Les gros dictionnaires font-ils les longs romans ?

J’ai beau respecter Pierre Assouline comme écrivain, historien, journaliste, n’empêche que son billet m’a fait sourire. C’est tellement typique d’une bonne partie de la critique littéraire française ! Des arguments en apparence érudits, mais d’un flou très artistique, une importance démesurée accordée à des questions de culture (au sens large) et peu ou pas d’attention portée sur les aspects économiques de la question… Je republie et développe ici, pour ceux qui ne
fréquentent pas régulièrement le fight club littéraire qu’est le blog d’Assouline, les commentaires que son billet m’a inspiré.

D’abord, un point précis. Je rejoint Dominique lorsqu’il rappelle que “l’inflation” des dictionnaires de langue anglaise
provient surtout d’une conception différente de ce qu’est un mot. Mots régionaux, argotiques, mots employés seulement à une certaine époque, hapax… Tout cela entre dans l’Oxford English Dictionnary, pas dans le Trésor de la Langue Française, parce que les lexicographes anglais n’ont pas les mêmes critères que les français.

Je passe sur le fait que certains des auteurs cités parmi les “pointures” du roman anglo-saxon moderne (Don DeLillo, Cormac McCarthy ou même Jonathan Coe par exemple) sont parfois contestés dans leur propre langue en tant que “storytellers”, justement. On les trouve parfois trop “stylistes” au mauvais sens du terme, trop adeptes d’un
verbiage qui submerge le lecteur et qui l’impressionne, sans être vraiment bien écrit ! Lire par exemple le roboratif A Reader’s Manifesto, de B. R. Myers, l’antidote à la préciosité d’une certaine prose littéraire anglo-saxonne.

Je ne vois pas non plus le rapport entre le nombre de mots d’une langue ou sa syntaxe et la longueur des livres ! En revanche, les stratégies éditoriales comptent beaucoup. Et entre la France et les pays anglo-saxons, il y a de grosses différences. L’une d’elle, comme le fait remarquer justement Pierre Assouline, c’est la professionnalisation accrue de l’auteur, qui passe souvent par des creative writing workshops à un moment ou un autre de sa carrière. J’en avais déjà touché un mot sur ce blog, du point de vue de l’écrivain débutant. Mais le phénomène va bien au-delà.

Aperçus de l’économie du livre, en deça et au-delà du Channel

Versons donc quelques facteurs supplémentaires au dossier du succès des gros romans anglais et des difficultés des petits romans français :

  • Le lectorat de langue anglaise est démographiquement plus important que celui en langue française. Ben oui, on l’oublie parfois…
  • La “rationalisation” économique de l’édition de livres est plus poussée dans le monde anglo-saxon. Gros ou pas, les livres doivent être rentables, point à la ligne. D’où la tendance en amont vers une professionnalisation de l’auteur, en aval vers une meilleure exploitation des droits et produits dérivés (adaptation audio-visuelle, traductions, etc.) Les agents littéraires jouent là un rôle crucial. Et quand un éditeur français a acheté au prix fort le droit de traduire un livre de Philip Roth ou Don DeLillo, il va forcément mettre le paquet question plan média pour le rentabiliser…
  • Il n’y a pas aux USA, Angleterre, etc., de prix unique du livre. C’est le marché (et les grandes chaînes de vente) qui fixent le prix. Résultat : les éditeurs ont avantage à publier de gros tomes plutôt que des petits, pour des raisons d’économie d’échelle.
  • La logique du système des offices, en France, incite les éditeurs à augmenter le nombre de titres publiés chaque année, ce qui fait mathématiquement baisser le nombre d’exemplaires vendus par titre… Dans ce contexte, de petits livres sont pratiques : les auteurs les terminent plus vite, donc il peut s’en publier plus. D’autre part, le prix d’un petit livre est petit aussi, donc susceptible de passer sous la barre psychologique d’un plus grand nombre de lecteurs… Mais pas si petits que ça. Car en revanche, lorsqu’un éditeur vend 20 € un roman de 200 pages, il pourra sans trop de problème fixer à 15 € (et non 10) celui d’un roman de 100 pages. On voit tout de suite que si les jolis petits livres des éditeurs littéraires sont une bonne affaire pour les éditeurs, mais pour les lecteurs, c’est une autre question.
  • En matière d’exploitation des droits dérivés aussi les français sont encore la traîne. Voir là aussi l’influence des agents littéraires, qui gagnent leur pourcentage (10 ou 15 en général) sur les droits d’auteur en ne laissant pas inexploités des filons potentiels. Traductions, adaptations audiovisuelles, diffusion sur de nouveaux supports (électroniques, entre autres), publication d’extraits dans la presse et sur le Web, utilisation de sa notoriété de l’auteur pour donner des conférences ou animer des ateliers de création littéraire… Les auteurs, c’est vrai aux States comme chez nous, sont loin de gagner leur vie avec la seule vente de leur livres ! Mais les Américains sont en avance quand il s’agit de tirer partie des ressources de l’auteur. Résultat : il est possible qu’il y ait plus d’auteurs qui vivent des revenus (au sens large) de leurs œuvres dans le monde anglo-saxon que chez nous, même en les rapportant au nombre des lecteurs potentiels.
  • Le développement des livres audios (sur CD et fichiers téléchargeables) et des e-books, est bien plus développé dans les pays anglo-saxons que chez nous, ce qui leur ouvre des débouchés que nos auteurs aimeraient bien avoir : handicapés visuels, illettrés (eh oui !), jeunes immergés dans les iPods et les consoles de jeux, nomades hi-techs des temps modernes, rivés à leur PalmPilot ou à leur ordinateur portable…

Et je ne parle même pas des connexions incestueuses entre l’édition, les médias et l’industrie de la télé et du cinéma, qui conduit les groupes dont dépendent la plupart des éditeurs à jouer automatiquement la synergie entre ces différentes branches. Cela existe aussi chez nous, le groupe de presse qui déroule le tapis rouge devant un bouquin édité chez une enseigne parente, la télé du même groupe au petits soins pour l’auteur, le contrat pour les adaptations négocié en même temps que celui de l’édition…

L’auteur comme ressource… à exploiter

La seule différence, c’est que cette intégration est, comme je disais, plus poussée encore aux USA et en Angleterre. Si vous voulez un équivalent chez nous, pensez à Luc Besson et à ses Minimoys… Et encore, il est son propre groupe à lui tout seul.

Est-ce que tout cela est bon pour l’auteur, est-ce que c’est mauvais ? (Oui, on me pardonnera d’adopter ici le point de vue d’un auteur. C’est mon blog, ici, et je suis, avant tout, auteure.)

Je n’irai pas me prononcer. Il y a des avantages à disposer de plus de ressources ; mais d’un autre côté on ne vous les donne pas pour rien. L’adaptation d’un livre à succès donne lieu à la négociation d’un contrat à côté duquel un accord de paix à l’ONU entre l’Iran et les USA ne serait qu’une bricole. Les clauses minées sont le pain quotidien des avocats spécialisés de l’industrie cinématographique, entre autres. Souvent, un auteur se rend compte après avoir signé qu’il a cédé purement et simplement la propriété de son texte, et qu’il a à peu près autant de chance de le récupérer que la neige de tomber par 40 °C à l’ombre. S’il n’a vraiment pas de chance, ce n’est pas seulement ce texte qu’il a perdu, mais tous les personnages qu’il contenait. Impossible à présent de continuer à écrire des histoires à leur sujet sans autorisation ! (Cela a failli arriver à Donald Westlake. J. K. Rowling, elle, a bel et bien cédé la propriété de Harry Potter au studio Warner Bros, tout en conservant bien entendu le droit et le devoir d’écrire le reste de la série.)

Et encore. Tout cela concerne les tête de liste, mais même aux Etats-Unis, les auteurs qui ont des chiffres de vente moyens ont vu leur situation se dégrader depuis dix ou quinze ans. L’un des problèmes, c’est justement la concentration de l’édition : si les commerciaux décident que vous ne rapportez pas assez, vous êtes brûlé chez tous les éditeurs du groupe auquel appartient l’éditeur.

Et dans ces cas-là, inutile de compter sur la presse. Elle appartient souvent aux mêmes actionnaires. Et qui plus est, les pages culture que les magazines consacrent aux livres diminuent de surface, car elles doivent prendre en compte les nouveaux médias : Internet, DVD, etc.

Résultats : les ventes de livres baissent, globalement, dans les pays anglo-saxons comme en France. Sauf, bien sûr, pour une poignée de grands noms qui tirent leur épingle du jeu. Mais tout le monde ne peut être Jonathan Coe, Philip Roth ou même Amélie Nothomb. Ni d’ailleurs Joanne K. Rowling, Dan Brown ou Jean-Christophe Granger.

Et que les livres soient longs ou courts ne fait rien à l’affaire.

“The reciprocal civility of authors is one of the most risible scenes in the farce of life.”

— Dr Samuel Johnson, 1709-1784, lexicographe et écrivain anglais



Feuilles mortes à la pelle

13 08 2006

Hum, tout ça sent la rentrée littéraire, sans jeu de mot…

Les contrats valsent, les pavés pleuvent, les critiques affûtent leurs plumes, dosant la rhubarbe et le séné pour les amis et collègues — et aussi le piment de Cayenne pour ceux dont ils n’attendent rien. Pierre Assouline prouve encore une fois qu’il est excellent dans l’éreintement ; Philippe Gammaire, dans sa chronique médias, note que les journaux n’ont pas encore pris l’habitude de citer la source d’une info quand il s’agit du blog d’un journaliste indépendant ; Didier Jacob, en vrai disciple de Diogène, promène sa lanterne sous le nez des personnalités et tient la chronique de leurs grimaces, pas dupe de la renommée et de ses trompettes.

Et nous balance, de ci, de là, quelques phrases suberbes, dans le genre enterrement de première classe :

  • « Ce qui est sympa, avec Beigbeder, c’est son côté écrivain. »
  • L’Académie Française : « Comme la guillotine, il faudrait la supprimer. »
  • « Vous savez que c’est l’été parce que c’est toutes les semaines le “spécial fesses” dans Elle. »
  • « Que venait faire Lamassoure […] dans l’émission “littéraire” de Guillaume Durand ? Vendre son roman. C’est déjà quelque chose. Enfin, un écrivain dans l’émission. »

Tiens, en parlant de déballage…

Les rubriques littéraires des journaux ont toujours ressemblé à un croisement entre carnet mondain et cours de la bourse, mais ces dernières années, la tendance est plutôt à l’album de sexologie. Les dames (Angot, Millet) ou les messieurs (Où-est-le-bec, Moix-moi-moi…), pas beaucoup de différence. C’est gros plan sur le bas-ventre, en technicolor et odorama. Tiens, ce n’était pas Paul Léautaud qui disait que tout ce qui s’écrivait dans le domaine du roman pouvait se ramener à une affaire d’éjaculation ? Il ricanerait bien s’il pouvait voir à quel point les post-modernes prennent cet aphorisme au pied de la lettre.

Alors voilà une idée que je lance comme ça gratis, sans copyright dessus, la prenne qui voudra : puisque la tendance actuelle est de revisiter les classiques pour le meilleur où le pire (d’Homère, qui n’en peut mais, à Jane Austen, qui s’en trouve plutôt bien), voire même à la novellisation de tableaux célèbres (et après, on en tire un film, il n’y a pas de petits profits !), puisque le passé est une valeur sûre et les créateurs morts hors d’état de quitter leur éditeur sur un coup de tête, eh bien, pourquoi ne pas transformer en roman le classique des classiques en la matière, le Kâmasûtra ?

Les choses seraient claires, au moins.

P.S. On continue à parler de Marie-Antoinette, ces temps-ci, et par la grâce d’Hollywood, Antonia Fraser est partout, même au Masque et la Plume. Bof. Le bouquin se lit vite, mais c’est un repiquage à la sauce people de bouquins mieux écrits et de plus de substance. Personnellement, je recommande plutôt le passionnant Marie-Antoinette l’Insoumise,
de Simone Bertière, qui a magistralement dépoussiéré la figure de la reine la plus commentée, mais peut-être la moins bien connue de notre histoire.

« Trompettes de la renommée / Vous êtes bien mal embouchées »

— Georges Brassens