
Ce samedi auront lieu de nombreux «parrainages républicains» d’enfants qui sont nés en France mais risquent l’expulsion, parce que leurs parents n’ont pas de papiers. Ils sont plusieurs dizaines de milliers dans cette situation. Ces enfants sont potentiellement des citoyens français : étant nés dans notre pays, ils pourront en acquérir la nationalité à 18 ans, s’ils le veulent. Mais au 1er juillet, après la fin de l’année scolaire, ils risquent d’être embarqués de force dans un avion, en compagnie de leurs parents menottés et entravés, vers un pays qu’ils n’ont souvent jamais vu.
Non, je ne fais pas du misérabilisme. C’est exactement ce qui est arrivé à Mohamed et Aïssata Sylla. Leur mère, expulsée par erreur (le préfet faisait du zèle), a été renvoyée au Mali avec juste les habits qu’elle portait sur elle. Une mobilisation de parents d’élèves, d’amis, d’associations, a réussi à lui permettre de rentrer en France, mais elle n’a pas le droit de travailler tant qu’elle est en attente de régularisation et ne peut compter que sur la charité pour vivre. C’est aussi ce qui est arrivé à des enfants kurdes, que des policiers en uniformes sont venus chercher à l’école, comme dans un film sur l’Occupation. La loi est une chose, son application brutale et inhumaine n’a aucune justification.
Comment est-ce possible ? J’en ai parlé déjà, dans un précédent billet sur les expulsions d’enfants.
Enfants d’ici, parents indésirables
Des enfants, filles et garçons, de tous âges entre 3 et 18 ans, sont nés en France de parents étrangers, originaires de tous les horizons de la planète : Maghreb, Afrique Noire, Chine, Amérique du Sud, Europe de l’Est, Moyen-Orient… Ils vont à l’école en France, y ont leurs copains, leurs repères, ce sont des «iciiens» pour reprendre la formule de Djamel Debbouze que citait fort justement Jean-Marc, de Clavardage. Ce pourraient être des enfants d’immigrés comme les autres, des «seconde génération» sans histoires.
Eh non, car leurs parents, pour diverses raisons, séjournent en France de façon irrégulière. Ils sont hors la loi, si on veut dire les choses de façon froide et impersonnelle.
Le problème, c’est que la loi met des barrières parfois absurdes à l’entrée et au séjour des étrangers en France. Par exemple, les demandeurs d’asile ont le droit de séjourner en France mais pas d’y travailler. S’ils le font, pour joindre les deux bouts, ce sera forcément au noir. Il y a des gens qui sont entrés légalement en France, mais qui ont fait venir illégalement leurs famille en France, parce qu’ils ne répondaient pas à tous les critères du regroupement familial. (Ceux-là mêmes que les nouvelles lois «Sarkozy» sur l’immigration «choisie» ont encore durci…) Il y a des gens qui étaient entrés légalement en France mais ont perdu leur titre de séjour à la suite des lois Pasqua, ou qui ont été déboutés du droit d’asile (là aussi, critères très stricts). Il y a des familles qui se retrouvent sans titre de séjour à la mort de l’un de ses membres.
Sans parler de ceux qui sont entrés grâce à de faux papiers, avec la complicité plus ou moins active d’un employeur qui a besoin de salariés durs à la tâche et peu exigents sur le chapitre des droits sociaux… Venir légalement en France au titre de l’immigration économique, c’est aujourd’hui quasiment impossible, malgré la demande réelle dans certains secteurs d’activité. Cherchez l’erreur.
Immigration et politique, mauvais mélange
Le ministre de l’Intérieur donne actuellement l’impression d’être
bien embarrassé devant la vaste mobilisation citoyenne et apolitique
(il y a même parmi eux des gens qui votent Front National !) qui s’est dressée
pour protéger ces enfants. Certains, dans le gouvernement et la majorité, tentent de rejeter ce mouvement en bloc sous prétexte d’illégalité,
mais comment ne pas voir la terrible absurdité d’une situation où les
enfants sont en situation légale (nés en France !) mais pas les parents
?
Comment ne pas se demander à quoi a servi que la France ratifie la Convention internationale sur le droit des enfants, lorsqu’un tribunal juge qu’il n’est pas «contraire à l’intérêt supérieur» d’une fillette de 5 ans d’être expédiée dans un pays qu’elle n’a jamais vu et où ses parents n’auront pas les moyens de l’envoyer à l’école ? (Lu chez Maître Eolas, dans un billet qui donne envie de se fiche en rogne devant certains aspects kafkaïens de notre justice. Tous ses billets sur le droit des étrangers méritent d’ailleurs d’être lus et médités.)
Les associations qui parrainent ces enfants, réunies dans le Réseau Education Sans Frontières (RESF), ne cherchent qu’à leur
permettre de mener une vie normale, comme tous les enfants de leur âge,
sans être pris en otage d’une campagne électorale où l’immigration est toujours plus que jamais un enjeu. Obéir à la loi, c’est une chose, sauf lorsque la loi devient scélérate, et dans ce cas la désobéissance civile est un devoir.
Mais pour l’instant, on n’en est même pas là. Les parrains qui soutiennent les enfants de sans-papiers se proposent avant tout de donner assistance à des enfants qui pourraient théoriquement rester en France, mais que l’administration a pris la décision d’expulser avec leurs parents, théoriquement par humanité, pour ne pas séparer les familles, en fait bien souvent pour «faire du chiffre». Certaines de ces familles peuvent prétendre à un titre de séjour, mais doivent dans ce cas retourner d’abord dans leur pays d’origine faire la demande de visa (et encore une tracasserie administrative…), alors pendant ce temps, les associations et parrains citoyens offrent d’héberger les enfants, pour ne pas les couper de leurs amis, de leur école, de leur vie, en somme.
Vivre comme des êtres humains, tout simplement
D’autres parents sans-papiers risquent de ne jamais pouvoir retourner en France. Mais au moins, dans certains cas, grâce aux parrainages, leurs enfants devraient pouvoir y terminer leur scolarité, afin de bénéficier de meilleures chances dans la vie.
Et même si, de par la loi, ni les parents ni les enfants ne peuvent rester en France, les associations peuvent toujours jouer un rôle d’information, de conseil juridique, de médiation. L’administration n’a souvent ni les moyens, ni l’envie, de traduire les
documents légaux, d’expliquer clairement sa situation à une personne
qui vient du bout du monde. On ne peut reprocher à des associations d’y
oeuvrer. Être informé de ses droits et devoirs, lorsqu’on est confronté à une procédure judiciaire, c’est quand même le b.a.-ba des droits de l’homme.
Le droit à une vie de famille, le droit des enfants à aller à l’école et à vivre avec leurs parents, cela non plus n’a pas de frontières. Ou ne devrait pas en avoir.
« It is difficult to get a man to understand something when his salary depends upon his not understanding it. »
— Upton Sinclair (à propos du réchauffement climatique ; mais cela pourrait convenir à bien du monde dans l’administration et la politique)
« C’est quelques fois pénible de faire son devoir, mais ça ne l’est jamais autant que de ne pas l’avoir fait. »
— Alexandre Dumas
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