Paroles mal à droite…

30 11 2005

Ils faudrait savoir ce que vous voulez, messieurs les députés de l’UMP ! Et surtout un certain M. Grosdidier, qui prétend dénoncer les "mariages blancs" mais commence par stigmatiser les mariages de non-blancs

Oui, vous savez bien, ce député-maire mosellan qui a débuté son discours par : "Dans ma commune, lors d’un mariage sur deux l’Hôtel de ville résonne de youyous"… Suscitant chez les députés de l’opposition, déjà déboutés pour la suppression d’un amendement nostalgico-colonialiste, une ire bien compréhensible.

D’autant que dans la suite du discours, M. Grosdidier parlait des mariages présumés "blancs", où "les futurs époux et les témoins ne se connaissaient
manifestement pas". À la (grosse) louche, il estime que c’est le cas de "près d’un mariage sur cinq". Il devrait savoir ce qu’il veut, à la fin ! S’il entend dans sa mairie de telles manifestations de joie, c’est bien qu’il s’agit de vrais mariages, entre des conjoints heureux de s’engager et soutenus par famille et amis ! Pas d’un mariage de convenance, justement.

Mais peut-être que c’est là que le bât blesse, pour une partie de nos députés, de nos ministres, et surtout pour les tribuns populistes qu’ils s’appliquent à suivre servilement, un ou deux pas en arrière, dans l’espoir un peu pathétique de séduire leurs électeurs… Ce ne sont pas les mariages blancs, au fond, qui gênent tous ces grands stratèges, ce sont bien les youyous.

La "maîtrise" de l’immigration telle que gouvernement et députés UMP n’est guère qu’un prétexte, un cache-sexe du racisme ordinaire. Cachez cet étranger que les bons français ne sauraient voir !

Faut-il, lorsqu’on est d’origine non-européenne, se taire et raser les murs, en France ? Faut-il s’éclaircir la peau, changer son nom, se déguiser en "Français moyen" d’image d’Epinal avec baguette et béret ? Faut-il renier ses origines pour devenir citoyen français ?

Je crois qu’aujourd’hui, il n’y a pas grand chose à attendre du genre de majorité politique qui voit se déchaîner la colère des jeunes, majoritairement français et nés en France, mais souvent "bronzés" et vivant dans des "quartiers difficiles", et en prend prétexte pour rendre plus difficile aux étrangers d’entrer et de résider en France.

On pense ce que l’on veut de la violence de ces jeunes : dangereuse, oui, irraisonnée et contre-productive, oui, dirigée contre leurs propres voisins, contre les derniers bastions de la République dans les banlieues que sont les écoles et lycées, contre des gens (petits commeçants, salariés) qui essayent de s’en sortir en suivant les règles de la société… (Encore que, pour la médiatisation, ils ont réussi là où les gens paisibles n’arrivaient à rien. Encore un drôle de paradoxe. Et vive la société de l’info-spectacle !)

Nés et grandis en France, ces jeunes sont d’abord les enfants et petits-enfants d’immigrés venus de façon tout ce qu’il y a de régulière, pour reconstruire et développer la France pendant les 30 glorieuses, puis installés à demeure avec leur famille. Dans l’industrie et le bâtiment, dans les services de voirie, bien sûr, dans l’agriculture : de 1945 à 1975 environ, la France avait cruellement besoin de bras… Mais aussi de salariés dociles et peu coûteux ! Sans compter les anciens combattants d’origine étrangère, ceux accueillis au titre du droit d’asile, etc. Et les employeurs n’ont jamais cessé de recruter des
maçons tunisiens, des ouvriers de confection chinois, des employés de ménage et des vigiles venus de divers pays d’Afrique noire, etc.

Un autre part non négligeable des émeutiers de banlieues étaient, il faut le dire, des "français de souche" ! En particulier dans le Nord, où les banlieues défavorisées comptent beaucoup de "petits blancs"… Et je ne vous parle même pas des français d’Outre-Mer, citoyens de la République, même si certains auraient tendance à l’oublier au vu de leur couleur de peau. La xénophobie rampante n’est pas réputée pour faire dans le détail.

Bref, prétendre que ces violences sont le résultat d’une "immigration non maîtrisée", c’est prendre non seulement les électeurs pour des imbéciles, mais aussi le bon sens. C’est rouler la vérité dans le goudron et les plumes et la chasser de la ville à coups de pieds au cul. Très drôle dans un western parodique, mais là, c’est la vie réelle. On ne joue plus !

"Etre né quelque part / Pour celui qui est né / C’est toujours un hasard"
— Maxime Le Forestier, chanson



Un ministre d’Etat d’urgence

28 11 2005

Nicolas Sarkozy n’a peut-être pas besoin de sonotone, mais il n’entend jamais que ce qu’il veut.

Les professionnels de justice (parquet, syndicats de magistrat) ont beau expliquer que la plupart des jeunes arrêtés dans le cadre des violences urbaines que l’on sait n’étaient pas connus de leurs services, rien à faire ! L’incorrigible Monsieur-je-sais-tout persiste à prétendre que "70 à 80%" avaient des antécédents judiciaires.

C’est que Nicolas Sarkozy sait tout, voit tout, il est né avec la science infuse, c’est le super-héros des Ministres de l’Intérieur.

En 2002, à peine entré en fonction, il décide tout seul comme un grand que la police de proximité, ça ne sert à rien. Ben voyons ! C’est évident, ce n’est pas sur le terrain, dans les quartiers les plus difficiles, que l’on doit mettre les effectifs. Pas assez glamour, sans doute… Le résultat, curieusement, n’est pas tout à fait à la hauteur. L’insécurité ne diminue pas vraiment, c’est le moins qu’on peut dire. Certains territoires sont "interdits", comme cette rue d’Epinay ou un père de famille avait eu le malheur de sortir un appareil photo… On connait la suite, hélas.

Une autre constante inquiétante, chez notre Ministre : il ne se trompe jamais. Et naturellement, il ne s’excuse jamais.

Vous l’avez entendu, quand tout a commencé à Clichy-sous-Bois : il avait déclaré, sûr de sûr, que les deux adolescents de 14 et 15 ans qui étaient morts électrocutés étaient "impliqués dans un cambriolage". Déjà, pas la moindre compassion. Il s’agit pourtant de mineurs, morts de façon atroce… Quant à leur implication dans un délit, il n’en était rien, comme la police elle-même l’a rapidement révélé. (Comme le fait remarquer Thierry Lenain, dont je recommande le blog : "Plus besoin que les jeunes soient des voleurs pour qu’ils s’enfuient comme des voleurs." La peur du gendarme n’a pas toujours du bon…) Mais croyez-vous que Sarkozy-la-science l’ait reconnu ? Rêve !

Pareil, deux jours plus tard, quand une mosquée du quartier essuie un tir perdu de grenade lacrymogène, notre Ministre-je-sais-tout déclare qu’il s’agit "probablement" d’une grenade à poivre lancée par les émeutiers eux-mêmes… Et encore une fois, les syndicats de police ne perdent pas de temps pour contredire les déclarations trop rapides de leur ministre et patron. Mais qu’importe à l’homme de la place Beauvau, qui tire décidément plus vite que son ombre !

Je vous passe les déclarations successives sur les violences qui auraient été "parfaitement organisées" alors qu’il s’agissait surtout (encore une info de source policière) d’explosions spontanées, s’étendant de proche en proche, et qu’aucune manipulation n’a pu être mise en évidence. Pas de caïds fichés au grand banditisme, parmi les émeutiers, pas de leaders salafistes ni même (on toujours peut rêver !) anarchistes.

Mais non, pas de changement de cap, le Ministre est droit (et même très à droite) dans ses bottes. À ce stade, Monsieur le Ministre, ce n’est plus de l’obstination, c’est de la récidive !

Bref, plus ça ne marche pas, plus on continue !

Tel est sans doute le nouveau programme de l’UMP pour la France. Parti qui, faut-il le rappeler, est actuellement majoritaire à l’Assemblée, où il peut continuer à réduire les impôts des tranches supérieures tandis que l’Etat d’urgence est maintenu jusqu’en février, malgré le retour "à la normale". (Laissons de côté le fait que depuis quelques années, la "normale" de ce pays est une centaine de voitures brûlées chaque nuit. Encore un succès de la politique sarkozystique, sans doute.)

Bien sûr, comme le disait le président de ce parti de gouvernement par la force, Sarkozy-Duracell : "Nous vivons dans un monde où tout le monde n’a pas les mêmes scrupules. […] Rien ne me détournera de la route que j’ai choisie."

Reste à savoir si c’est bien celle que choisiraient les français, si on leur en laissait le choix… Sans "Ministère de la peur" pour les y tirer.

"La violence est le dernier refuge de l’incompétence."
  —
Isaac Asimov, Fondation



Agenda salonnesque

25 11 2005

À vos calepins, blocs-notes, smartphones et autres assistants personnels (numériques ou non) !

La rentrée littéraire est passée avec son cortège de prix, les fêtes de fin d’année arrivent… Vous avez compris : c’est le moment pour les éditeurs et libraires de caser quelques salons ! Histoire de profiter de l’une et de préparer les autres. En voici quelques unes :

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil
Comme son nom l’indique ! Pour les jeunes et moins jeunes, du 30 novembre au 5 décembre 2005.

Salon international de l’Autre Livre
Petit mais futé. Associations, éditeurs et revues indépendants, du 2 au 5 décembre à Paris, 11ème.

Fête du Livre du Figaro Magazine
Pas vraiment ma tasse de thé, ce mag’, mais bon… Co-sponsorisé par la Mairie de Paris. Hôtel de Ville, le 27 novembre.

Ah, oui… Désolée pour les non-régionparisiens qui lisent ceci ; mais si j’habitais Marseille, Bruxelles, Bamako ou Montréal, c’est sûr que je vous causerais plus souvent des salons et fêtes du Livre locaux !

“À un auteur lui demandant s’il devait opter résolument pour la littérature, André Gide répondit simplement : Jeune homme, si vous le pouvez, arrêtez tout de suite !

Paul Desalmand, Ecrire est un miracle



La France et le français

21 11 2005

Les French-watchers, ces Anglo-saxons qui se penchent sur l‘“exception culturelle” française, sont souvent amusants, mais j’avoue que les français fascinés par les French-watchers m’agacent un peu. Peter Mayle, Ted Stanger, Stephen Clarke : tout Anglais ou Américain proposant sa “vision” humoristico-critique de la France est assuré de faire un tabac… chez nous ! À force de nous regarder dans les miroirs des autres, nous allons finir par avoir la tête qui tourne. Comme si ça nous manquait…

Parfois, pourtant, c’est en regardant d’un peu plus loin que l’on en apprend sur soi. Et sur les rapports de nos compatriotes à leur culture - voire avec leur identité.

Ils sont fous, ces Français !

Par exemple, vous avez vu cet article, dans Libération, sur les “drôles de Frenchies” décryptés par deux journalistes canadiens, Jean-Benoît Nadeau et Julie Barlow, dans Pas si fous, ces français ?

Il paraît que les Nord-Américains (Québécois inclus) n’arrivent pas, mais alors pas du tout, à les comprendre. (Pas étonnant, remarquez : les français eux-mêmes ont parfois du mal se comprendre mutuellement… Par exemple, un ministre de l’Intérieur bien connu ne veut pas entendre les “jeunes de banlieue” quand ceux-ci s’adressent à lui d’une façon qui est pour eux “normale”.)

Mais c’est vrai : ce qui est évident pour la plupart des habitants de notre douce France ne l’est pas forcément pour un résident de New York, Ottawa ou Montréal.

Un cas typique, selon nos French-watchers d’outre-Atlantique, c’est “le Parisien qui corrige son interlocuteur québécois même s’il le comprend”. Ou encore le fait qu’en France, un homme peut “faire de la poésie, de la littérature”, sans être considéré comme “une tapette”. Ou la tendance à ériger le moindre discours en “école de pensée” (le jospinisme, le chevènementisme…) ou à bombarder Bernard Pivot “M. Langue” (française).

Langue française, avez vous dit ?

Rien de vraiment étonnant, au fond. Historiens, sociologues et linguistes ne me contrediront pas, je l’espère : la langue française est bien plus, pour nos compatriotes, qu’un outil de communication.

Et peu importe que l’on soit né(e) français(e) ou qu’on le soit devenu(e). J’essaie d’employer les mots avec précision, car ils pèsent lourd, ici. Ne parlons pas d‘“autochtones” ou de “Français de souche”, ces pauvres euphémismes d’un racialisme qui ne veut pas s’avouer. (L’expression “Français de souche” est particulièrement ridicule. Qu’est-ce que la “souche” française ? Est-ce aussi contagieux que la souche du virus de la grippe aviaire ? Ou bien est-ce le genre de souche que les laboureurs doivent extirper des champs avant de semer ?)

Non, quelle que soit l’origine de ceux et celles qui se reconnaissent comme français, la langue qu’ils parlent, écrivent, chantent ou manipulent en se jouant est pour eux à la fois une source et un véhicule de leur identité. De notre identité, devrais-je dire ! Car si, pour moi qui ai décidé de me consacrer à l’écriture, le français est un tout à la fois un outil de travail et un plaisir toujours renouvelé par la lecture et la création, c’est peut-être avant tout la langue de mes racines.

Les racines d’une vision du monde

Aïe ! Si je rejette la notion de Français “de souche”, puis-je appliquer ici le concept de racines à la langue française ? Il le faut bien, pourtant !

Car cette métaphore-là est bien mieux adaptée à son objet. Les racines d’un individu, d’une famille, sont multiples. Elles plongent dans le passé, qui nourrissent le présent comme les racines nourrissent l’arbre ; et elles se dissimulent sous le sol, discrètes mais toujours présentes, comme tout ce qui, dans l’histoire personnelle d’un individu, forme le paysage de son subconscient.

Le français est ma langue maternelle. C’est aussi la langue de la famille paisiblement cosmopolite où j’ai grandi. Il faut dire que si la famille de ma mère est française aussi loin que porte le souvenir, celle de mon père est nettement plus…
compliquée. Je porte à l’Etat-civil le nom à consonnance espagnole d’un grand-père philippin, naturalisé français. Ce qui fait que je suis quelque peu eurasienne… Née à Paris, j’ai passé mon enfance entre la France et la Côte d’Ivoire, où certains de mes frères et soeurs sont nés. Mon père est lui-même né dans ce qui était alors l’Indochine française (aujourd’hui le Vietnam). J’ai aussi une arrière-grand-mère italienne. Bref, ce que l’on peut appeler du métissage, tant sur le plan génétique que culturel.

Le français et le XXème siècle

Sur cinq générations et trois continents, la langue française est pourtant un fil rouge ininterrompu, un ciment qui unit nos histoires les unes aux autres et nous fait nous sentir nous-mêmes. Dans un écheveau imbriqué à la grande Histoire, où se mêlent émigration, colonisation et immigration, puis coopération avec les anciennes colonies et construction de l’Europe, ma famille comme bien d’autres dans ce pays a traversé les bouleversements du XXème siècle en gardant, pratiquant et transmettant une langue, le français, qui se confondait presque avec cet univers mental que l’on appelle aujourd’hui la francophonie, cet étrange héritage de l’Histoire.

Au-delà de l’anecdote personnelle, c’est toute la vision du monde et l’univers mental des français qui est intimement lié à l’histoire et à la pratique de leur langue. La notion de nation française est autant liée à la langue qu’au territoire. Tant il est vrai que naître est résider en France est une façon de devenir français ; mais d’autre part, nous auront toujours plus de facilité à accepter parmis nous les étrangers qui maîtrisent notre langue. Qu’on le veuille ou non, c’est un fait : la langue et ses nuances est un vecteur d’acceptation sociale ! (Et à l’inverse, un redoutable facteur de discrimination pour ceux,
d’origine étrangère ou non, qui ne répondent pas à certaines normes de langage.)

Quoi d’étonnant, donc, à toutes ces bizarreries qui étonnent les citoyens d’outre-Atlantique ! Si nous avons créé une Académie française pour “défendre et illustrer” notre langue, si tout prétendant au titre d’intellectuel se doit de publier, même s’il n’écrit pas lui-même ses livres, si nous nous passionnons pour des auteurs renommés que nous ne lisont guère,
si une réforme de l’orthographe soulève des passions, si un Premier ministre ne rougit pas d’écrire des poèmes, si la dictée de Pivot fait figure de sport national, à côté du PMU et du Tour de France, si enfin nous ne pouvons nous empêcher de corriger les autres francophones même si nous les comprenons, tout cela a une raison. La langue et la littérature française, c’est un peu ce que nous considérons comme le meilleur de nous-même. D’où cette révérence que nous lui portons. Qu’un autre emploie ce même langage, mais d’une façon différente, et la correction (douce ou sévère, ironique ou irritée) viendra lui rappeler que c’est lui, par rapport à nous, qui est différent…

Et c’est ainsi que, pour paraphraser George Bernard Shaw, français et québécois sont séparés par un langage commun.

“Experience suggests it doesn’t matter so much how you got here, as what you do after you arrive.”

— Lois McMaster Bujold, Barrayar



Encore une nouvelle en ligne

20 11 2005

C’est à lire sur IreneDelse.neuf.fr, bien sûr !

Lentement mais surement, mon site personnel s’étoffe… Je viens de mettre en ligne le texte complet d’une nouvelle de SF, "La planète de Lamarck". Elle avait paru dans un fanzine en 1989… Cela ne rajeunit pas l’auteur ! Mais au moins a-t-elle (un peu) appris de ses oeuvres de jeunesse. C’est ainsi que le texte en question, par exemple, a subit d’importantes modifications par rapport à la version d’il y a 16 ans. Dans le sens de l’amélioration, ou du moins je l’espère !

"Being a grown-up? It’s an on-going challenge,
trust me.  You don’t just grow up once and stop.  Life keeps
coming."

  — Lois McMaster Bujold



Ecrire, tout simplement

14 11 2005

Je suis en train de relire le petit bouquin de Stephen King : On Writing, A Memoir of the Craft (L’Ecriture : Mémoires d’un métier). On ne présente plus "le King". Mais saviez vous qu’il avait été prof d’anglais ? Après quelques années à décrasser les "première année" d’université dans une petite ville du Maine où beaucoup de jeunes viennent de parcs à trailers, où les garçons sont avant tout sportifs et les filles cheerleaders et où la fac est un bref répit avant un job à la caisse du McDo ou la laverie industrielle, Stephen King a percé avec son troisième roman, un petit volume intitulé Carrie

Il a gardé de son métier d’enseignant tous terrains un robuste sens de la réalité - celle de son public. Et ce qu’il dit, à la base, c’est que si on ne peut certes greffer du talent à qui en manque, un bon entraînement permet au moins de tirer le maximum des moyens que l’on a. En d’autres termes, c’est en écrivant qu’on devient écrivain !

Outillé pour écrire

La deuxième partie du livre (dans la première, l’auteur raconte son parcours, et laissez-moi vous dire que ce fut semé de plaies et de bosses !) fait l’inventaire des outils de l’écrivain (vocabulaire, grammaire, etc.) et des techniques de base du récit. (Auteur de romans et nouvelles, King s’intéresse en premier à la fiction.) L’art délicat de la relecture est aussi abordé en détail, avec exemples à l’appui. Et bien entendu, il insiste sur un point crucial : les grands écrivains ont toujours été de grands lecteurs !

Logique, non ? De l’enrichissement du vocabulaire à la découverte d’époques et de civilisations différentes, de la simple référence pratique à l’exploration de concepts philosophiques : presque tout ce dont un écrivain a besoin pour nourrir son imaginaire se trouve dans les ouvrages déjà publiés. Le reste se situe dans le "vécu". Mais en fin de compte, celui-ci sert surtout à organiser l’ensemble combien plus riche qui forme notre univers imaginaire. D’ailleurs, nous ne pouvons tous être correspondants de guerre, comme Hemingway, ou trafiquant d’armes, comme Henry de Monfreid. Nous n’avons pas tous été orphelins comme Dickens ou Tolkien. Nous ne pouvons pas non plus remonter dans le temps pour chercher la documentation d’un roman historique… Quant aux littératures de l’imaginaire, inutile d’en parler !

Lisez de la fiction ou des ouvrages de référence, lisez le journal, l’Internet, tout
ce que vous voulez. Mais avant tout, l’important est d’avoir l’esprit
ouvert, curieux de tout et capable de tout absorber… pour mieux en faire votre miel. Comme disait Paul Valéry (cité par Paul Désalmand), l’écrivain est comme le lion qui dévore du mouton pour en faire du lion !

"Un écrivain professionnel est un chapardeur professionnel."

  — Alfred Bester

"Watch everything, read everything, and especially read outside your
  subject — you should be importing, not recycling."

  — Terry Pratchett, sur ce que les auteurs devraient lire



Le chat qui jouait avec l’ordinateur

12 11 2005

Je vis avec un chat. Pas très original, ça, pour un écrivain ? Non certes. Mais certains jours, je me demande bien pourquoi tant de gratteurs et gratteuses de mots s’encombrent d’un ou plusieurs compagnons félins…

Chats d’écrivains forever

Déjà, au XVIème siècle, Du Bellay et Montaigne avaient été séduits par la plastique élégante et les manières caressantes de Felis cattus. Au point pour le premier de consacrer un poème à son chat, affectueusement regretté. Il ne fut pas le dernier. Sans même citer un cas extrême comme Léautaud, il sont nombreux les auteurs qui mirent leur plume au service des chats ! Baudelaire, Mérimée, Colette, Apollinaire, Eluard, Claude Roy… Pour ne citer que les français. Et on pourrait ajouter Rainer Maria Rilke, Dickens, Kipling, et bien d’autres. Quant aux "modernes"… Leur félinophilie passe toute raison ! Vous avez peut-être déjà lu quelques titres de la série de Lilian Jackson Braun, "Le chat qui…" (édition 10/18, collection "Grands détectives") ; ou bien Le Chat qui dinait chez Maxim’s, de Peter Gethers ? Même Terry Pratchett a commis un opuscule d’humour félin, The Unadulterated Cat !

Mais le chat est-il vraiment le meilleur ami de l’écrivain ? Un animal qui considère une pile de papier comme a) un lit pour chat ou b) un jouet pour chat peut-il vraiment cohabiter avec un humain qui de par sa profession et sa passion écrit sur du papier ? Je vous renvoie à cette anecdote de l’écrivain anglais qui ne voulut pas déranger son chat, qui s’était couché sur la feuille même où il écrivait. Bien sûr, l’écrivain, étant ami des félins, se résolut à écrire autour du chat…

Orgueil de la maison

Mais s’il n’y avait que le papier ! On n’imagine pas la quantité de sottises qu’un chat peut faire sur un bureau informatisé. L’ordinateur, d’abord. Les chats adorent la chaleur dégagée par les appareils informatiques ! Et de se coucher à côté ou même sur l’ordinateur - et c’est ainsi que vous trouvez des poils de chats entre les touches du clavier… Quand ils ne s’insinuent pas dans le boîtier, au risque de faire des court-circuits !

Mais le clavier lui-même est une zone de risque. Si vous avez déjà été obligé(e) de réécrire un texte parce votre chat(te) s’était promené(e) sur les touches, effaçant du coup votre texte en le remplaçant par une soupe de chiffres et de lettres, vous voyez de quoi je parle !

Quant aux imprimantes… Tout chat éveillé et normalement curieux ne manquera pas de lancer une investigation sur ces bouts de papier qui sortent tout chauds de la gueule de votre imprimante, cherchant à force de griffes la source de ces objets frémissants et excitants, manifestement destinés à exercer l’ingéniosité des compagnons félins de l’écrivain ! Et même si votre chat, à l’instar de celui qui m’a fait grimper aux rideaux ce matin, se tient à l’écart de l’imprimante en marche et de son mystérieux bourdonnement, il risque de se lancer en expédition de découverte dès que le bruit se sera tu. Et lorsque un chat décide d’essayer de détacher les languettes de plastique guide-feuilles d’une imprimante… Vous pouvez vous attendre à trouver des poils morts, des vibrisses et des étuis de griffes dans les entrailles de votre appareil !

Prunelles mystiques

Les chats nous en font voir de toutes les couleurs, c’est entendu. Aux écrivains autant qu’au reste des mortels. Mais alors, pourquoi s’entêter avec ces satanés félins ?

Il y a une réponse évidente, valable pour tous les amis des chats : parce qu’ils sont beaux, parce qu’ils sont affectueux, parce qu’ils tiennent compagnie, parce qu’ils se contentent d’un petit espace et ne sont pas chers à entretenir. Les chats habitent une maison comme personne. Ils sont calins, aiment le calme, peuvent passer des heures à somnoler à vos côtés mais savent aussi passer un quart d’heure à jouer avec une balle de papier, lorsque vous vous relever de votre travail. Ils peuvent aussi rester seuls à la maison toute la journée, à condition d’avoir leur dose d’affection et d’attention lorsque vous rentrez. Bref, les chats sont des animaux parfaits pour les urbains modernes, qu’ils travaillent au-dehors ou à la maison, surtout les solitaires, surtout si leurs moyens sont limités.

Les écrivains tombent souvent dans ces catégories. Mais pour eux, la présence d’un chat apporte autre chose, irremplaçable : un point d’encrage dans la réalité. Et si quelqu’un en a besoin, ce sont bien les auteurs de fiction, ces fabricants de rêve pour qui le monde qu’ils créent sur la page ou l’écran blanc, dont ils connaissent intimement les habitants et pourraient décrire avec précision chaque maison, chaque montagne, chaque rivière magique, château hanté ou vaisseau spatial… Ce monde-là, pour eux, risque de prendre plus de substance que le monde extérieur.

Lever la tête de cette brume de mots, comme un nageur qui fait surface, et rencontrer le regard vert doré, les yeux mi-clos et patients d’un chat qui ronronne doucement, attendant l’heure de l’ouvre-boîte : cela vaut bien toutes les cures de réalité.

"So little time… And so much sleeping to do!"
  — Adrian Keefe,
Devilcat 



Des vacances pour écrire

5 11 2005

C’est ce que je vais avoir, pour une semaine. Ouf !

De quoi faire avancer mon second roman, un récit d’aventures dont j’ai repris l’écriture après quelques semaines d’interruption… Comme je le disais l’autre jour à l’éditrice, je le sens bien, ce bouquin ! Il fera suite à L’Héritier du Tigre, terminé et fignolé il y a peu, et dont la parution est normalement prévue pour le printemps 2006.

C’était une telle joie d’entendre le feu vert de l’éditrice pour le premier ! Un coup de fil, une bonne nouvelle… Et puis les révisions, car aucun manuscrit, fût-il de qualité, n’est 100 % parfait. Mais cette fois, c’est bon : "Ne change pas une virgule !" Ah, qu’elle douce musique pour les oreilles de l’écrivain…

Donc j’ai à nouveau du pain sur la planche. L’histoire commencée dans L’Héritier n’est pas terminée. Titre de travail pour cette suite : Les Liens du sang. Tout un programme ? À voir au fil de l’écriture.

Quand je réalise que je suis en train de travailler à mon second roman… J’avoue que cela me donne un peu le vertige. Mais il y a au moins un avantage sur l’époque où j’écrivais le premier : je sais que cela m’est possible, puisque je l’ai déjà fait !

"I wrote the first book to prove I could do it, the second to prove the first wasn’t a fluke, and the third, I suppose, from obstinacy."

  — Lois McMaster Bujold, sur ses débuts



Loto-fiction

4 11 2005

Je m’étais pourtant bien promis que je ne parlerai pas du Goncourt, cette semaine…

Je crois qu’on a déjà tout entendu. Celui qui l’a eu, celui qui ne l’a pas eu, etc. D’ailleurs, quel rapport avec la littérature ? Les libraires seront contents, eux : une telle publicité ne peux que faire vendre des livres !

Mais l’occasion est trop bonne de relire La Grande Poursuite, le thriller littéraire de Tom Sharpe (Gallimard, Folio) paru en Angleterre en 1973 et pourtant criant d’actualité. Et surtout 100 % poilant ! On y rencontre un agent littéraire machiavélique, un éditeur prestigieux mais endetté recherchant désespérément un best-seller pour garantir l’indépendance de sa maison, un écrivain névrosé réécrivant vingt fois le même roman nombriliste, imitant chaque fois un Grand Auteur différent… Sans compter les groupies qui se jettent au cou de l’écrivain starisé, les critiques littéraires assoiffés qui transforment les coctels littéraires en orgies… et les professeurs de Littérature encensés de loin qui distribuent blames et médailles du haut de leur chaire.

A lire sans modération !

“When I boot up a new book in my brain, I am not greatly interested in what has and hasn’t won awards. I want to write something else that’s even cooler.”

— Lois McMaster Bujold



Morts/vivants

1 11 2005

L’actualité n’est pas originale…

La Toussaint, qu’il ne faut pas confondre avec le Jour des Morts, qui est à proprement parler le 2 novembre, est un jour que les chrétiens veulent une fête : celle de la communion des saints, “reposant dans le Christ”, selon l’expression.

Mais la sécularisation de la culture se traduit par une simplification de ce que cette période représente pour nous. Toussaint et jour des morts se fondent désormais en un seul jour, resté férié pour la République — qui, bien que laïque, cherche depuis le début à faire coexister en paix différentes sensibilités, quitte à officialiser les traditions de la “communauté” la plus nombreuse. Le 1er novembre est donc fête chrétienne mais coïncide aussi avec une très ancienne fête païenne, le lendemain du Samhain des Celtes, devenu bien sûr Halloween (All Hallows’ Eve) dans les pays anglo-saxons.

C’est une fête à l’atmosphère un peu inquiétante, qui correspond bien à l’obscurité qui progresse à mesure que les journées déclinantes d’octobre-novembre font avancer l’année vers l’hiver. Il y avait aux temps anciens l’angoisse du jour qui fuit, du froid qui s’installe, et le désir de surmonter la mauvaise saison avec son cortège d’épidémies, de disettes et de morts.

Clair et obscur

La tradition veut donc que l’on fête les morts, aussi bien que l’espoir de la vie qui reprend, du jour qui revient après la nuit. La lanterne d’Halloween, les cierges des églises, ce sont toutes les lumières que l’on allume pour exorciser l’obscurité et la peur. Et comme l’automne est le temps des feuilles qui tombent, des arbres dénudés qui semblent morts, on rassemble des gerbes de fleurs aux couleurs vives (ou d’autres ornements brillants et colorés) pour égayer les lieux de culte ainsi que les monuments élevés au souvenir des défunts.

Les vivants ont toujours eu un peu peur de ceux qui ne le sont plus. On aime nos chers disparus, mais parfois l’horreur de la non-vie l’emporte : le mort est un être qui ne nous parle plus, qui ne peut plus répondre, il se défait presque à vue d’oeil et risque de transmettre aux vivants, par contagion, le mal qui l’a emporté. Il faut des rites et des précautions particulières pour apprivoiser sa présence. Et même lorsque le corps a reçu sa part de soins propitiatoires et prophylactiques, l’angoisse reste intacte de la survivance ou non d’une part non corporelle de l’être humain…

Presque toutes les religions enseignent la survivance sous une forme ou une autre de l’âme après la mort, ce qui rend nos défunts à la fois plus rassurants et plus inquiétants. Qu’est-ce qui survivra après moi, après celui ou celle que j’aime, après ce petit enfant ou ce vieillard emporté par la faucheuse ? Et après tel truand ou criminel, après le tyran renversé et traîné à l’échafaud ou le fou homicide ? Et si le mort a été injustement, précocément fauché, ne voudra-t-il pas revenir et se venger ?

Cauchemars

La “mauvaise mort” et son cortège de revenants furieux est donc un inépuisable réservoir de cauchemars et de récits fantastiques “à ne pas lire la nuit”… Même si le disparu était le meilleur et le plus doux des humains, s’il ne laisse derrière lui que des proches éplorés et pleins de regrets, il reste que la mort l’a définitivement changé. Tenter de le ramener serait source d’une horreur encore plus grande. C’est même le ressort d’une nouvelle classique et particulièrement inquiétante de W. W. Jacob : “La Patte du singe” (“The Monkey’s Paw”) (1902). La mort est le dernier seuil, nul ne peut revenir en arrière : c’est la certitude fondamentale de la condition humaine.

Sans même citer Frankenstein, de Mary Shelley (qui traitait au moins autant de la création d’une vie artificielle que de la réanimation de corps), la nouvelle de Jacob répondait déjà à un conte de Robert Louis Stevenson, “Le Voleur de corps” (“The Body-Snatcher”, 1884, inspiré par un fait-divers), et au fil du XXe siècle bien d’autres textes suivront sur ce thème de la mauvaise résurrection, sans compter la fortune que ce thème aura bientôt au cinéma. Citons H.P. Lovecraft avec “Herbert West : Reanimator” (que l’on trouvera en français sous le titre “Herbert West, réanimateur de cadavres” dans le recueil Dagon, et qu’il est un peu difficile de lire aujourd’hui à cause des stéréotypes raciaux qui s’y déploient), Stephen King avec Simetierre, et ainsi de suite.

Avant l’au-delà

Mais à ce déferlement d’horreur, on pourra préférer comme lecture de 1er novembre le roman Passage, de Connie Willis (paru en français en 2003 dans la collection Millénaires - J’ai lu), qui est paradoxalement bourré d’espoir et d’appétit de vie. Et c’est un tour de force étant donné le sujet : le processus de la mort cérébrale et les trop fameuses expériences de “mort approchée”.

Enfin, pour éviter de sombrer dans une overdose de sérieux, je ne saurais trop recommander les romans Mortimer (le titre original est Mort) et Johnny et les morts (Johnny and the Dead) de Terry Pratchett, aux éditions L’Atalante ou en livre de poche. Pratchett est un maître de l’humour parodique et satirique, le côté “anglais pince-sans-rire” se mêle chez lui à une bonne pincée de délire “hénaurme”. Sans compter le souffle épique du conte de fantasy, l’invention débridée de personnages et d’univers, sans lequel la parodie ne serait qu’une oeuvre qui renvoie à d’autres oeuvres. Mais Pratchett est bien plus : c’est surtout un romancier, un grand.

“”We don’t need it any more”, said the Alderman.

“But we do,” said Johnny.”

— Terry Pratchett, Johnny And The Dead (ou quand les morts se rendent compte que ce sont les vivants qui ont le plus besoin de cimetières)